Journal de Marie Bashkirtseff

[Deux lignes cancellées]
J'en ai rêvé même, de ce Bibi d'enfer !
J'ai aussi rêvé que Cresci n'avait plus de loge pour la première soirée et qu'il me conseillait d'en demander une à Saëtone ou à Audiffret.
J'offre à Walitsky mon plus gros diamant pour qu'il fasse connaissance de Loftus. Il m'en faut un quelconque. Et l'autre qui va arriver et je n'aurai pas le temps. O misérable créature !
On dit que les femmes sont libres maintenant ! Grossière erreur ! Libres ! nous ! Quand pour la moindre chose on crie.
Bon ! le scélérat est arrivé ! Ces maudites fenêtres sont ouvertes. O bonnet grec !
Je m'en vais à la musique avec ma tante, robe foncée; feutre gris arrangé par moi, donc, mon feutre. Je suis flamboyante de distinction ainsi mise.
Oh I Ho ! trois rangées de voitures près du jardin public. Bihovetz est avec nous, Coco et famille sont dans un landau à côté, Filet d'Allah en grande toilette vient mais pour un instant, le temps de nous annoncer qu'il est d'une humeur massacrante.
Gioia mise, à la saison, passe plusieurs fois. Elle a des petits sacs sous les yeux et ses larges et grandes mais plates joues sont blanchies.
Cette fille de l'air et du soleil m'ennuie. Si quelque chose l'engloutissait je ne serais pas mécontente.
Vers la fin je me sens endormie et rentre contrariée en criant à toute la maison:
— Je veux Bibi ! Donnez-moi un Bibi ! Un Bibi quelconque ! D'ailleurs depuis deux jours je ne dis que cela.
Ah ! mais j'étais à l'église anglaise avec Dina, toujours pour Bibi, mais Bibi n'y était pas. Bon Dieu ! Donnez-moi Bibi ! Je ne demande pas qu'il m'aime, qu'il ne me fasse même pas la cour, oh ! non, je n'ose pas tant demander, mais seulement qu'on le voie se promenant à pied avec nous, deux fois seulement, c'est tout ce que j'implore.
Oh ! Bibi I Bibi ! J'ai ainsi appelé Godard et il est venu. Bon Dieu donnez-moi Bibi ! C'est trop tard hélas ! le fou frit d'Amélie est là. Oh ! si c'était trois jours avant son arrivée; qu'il vienne, qu'il aille à la Promenade et qu'il m'y voie avec Bibi ! Bon Dieu, je donnerai mon plus gros diamant pour cela !
Mais il ira à la Promenade et il me verra seule en expectation ! Combien la femme perd ainsi !
Bihovetz et les Sapogenikoff dînent chez nous. Un traître abominable a voulu brouiller Cima avec Marie ! je ne sais quel intérêt on peut avoir à cela. Il lui a écrit des lettres anonymes où il dit qu'elle ne l'aime plus, et ces lettres sont signées: Georges.
On a des soupçons contre un certain Raynaud, qui est ici et qui était à Genève.
Marie voulait lui écrire: Malheureux ! tout est découvert, mais le grand poète était là, et le grand poète a improvisé ceci:
Scélérat, bandit, coquin,
Misérable Niçois, faquin;
Imbécile et singe vert,
Nous avons tout découvert !
On fera rentrer dans la gorge Ce que tu as signé Georges.
En lettres d'imprimerie, et chacune de nous écrivait une lettre à son tour, de sorte que l'écriture est charmante.
Maintenant le maire de Nice s'appelle aussi Raynaud, s'il reçoit cela, ce sera joli.
Je veux, dis-je tout à coup, faire comme Charlotte de Montmorency et Henri IV - et je prends deux bougies, les porte sur le balcon, (nous sommes au pavillon) et me place entre ces deux feux. Olga me suit, puis Marie et Dina. Et on crie, et on rit. Il n'y avait pas de quoi, alors on invente des scènes avec toute sorte de personnages et on en rit comme d'une réalité ! Au bout d'un certain temps une ombre apparut à la fenêtre de Bibi, puis une autre fenêtre s'éclaira. Alors il y eut une belle secousse sur notre balcon que c'est impossible à raconter.
Dina et Marie rentrèrent dans la chambre et enchantèrent le cœur de Nina en lui dansant un cancan effréné, tandis que moi et mon ombre restons sur le balcon. Ils ont sans doute pensé qu'il y avait bal chez nous, car Nina et Coco emportés par l'exemple se mirent à danser avec les deux filles. J'ai fermé le volet mais on devait voir passer des ombres, et nous deux sur le balcon avec ces bougies ce n'était pas naturel, surtout parce que nous sautions comme des poupées remontées pour un certain temps.
Je n'ai jamais décrit la position topographique de nos domaines, voilà :
Notre villa a environ quarante mètres de façade à la Promenade et quatre-vingt-cinq mètres de profondeur depuis la promenade jusqu'à la rue de France qui court parallèlement à la Promenade, par ce plan mieux qu'autrement on comprendra. Le lettre A indique le balcon, de ce balcon on voit et les fenêtres de Girofla et celles de Bibi.
[Plans p. 98-99]
Il doit être content Bibi, on lui a donné une telle sérénade ce soir !
— Tout cela, dit ma tante quand les Sapogenikoff et Bihovetz furent partis, ce n'est pas pour Loftus, tout cela c'est pour l'autre, elle l'a dit elle-même.
— Eh bien ! puisqu'il lui plaît ! riposta maman.
— Je le sais, et elle finira par se marier avec lui.
— Jamais ! interrompis-je.
— Pour sûr, continua ma tante, vous ne savez pas ce qu'il fait, comme il la traite.
Et chacun rentre chez soi en souriant d'une façon différente.