Journal de Marie Bashkirtseff

Avec mon ancien feutre gris je me fais un chapeau. Les bords relevés légèrement de chaque côté, une agrafe d'argent devant de dessous laquelle partent deux belles plumes grises couvrant le fond du chapeau, et rien de plus.
Il fait un temps d'hiver mais pas trop froid cependant.
Je suis aussi sortie ce matin mais je n'ai vu personne, excepté le petit Anglais noir.
L'après-midi il n'y a personne, je descends et nous marchons et rencontrons Mme Pirate à pied, aussi. J'ai presque touché sa robe tant c'était près.
Les fenêtres du Surprenant, mais stupide Emile d'Audiffret, un instant ouvertes ce matin sont de nouveau refermées.
Bihovetz et de Daillens dînent chez nous, de Daillens m'a tiré les cartes, elle m'annonce une lettre qui m'intéresse énormément et à la suite de laquelle je devrai prendre une grande décision.
J'ai aussi tiré mes tarots pour le général et selon les tarots il mourra bientôt. Je me suis bien gardée de le lui dire.
J'oublie ! Ma tante est allée acheter des fruits devant l'église Sainte-Réparate, dans la vieille Nice, tout près du magasin de drap Audiffret frères et neveu . Les femmes tout de suite ont fait cercle autour de moi, j'ai chanté à demi-voix, le rossignol che vola cela les a enthousiasmés et les plus vieilles se mirent à danser, j'ai dit ce que je sais en niçois, en un mot triomphe populaire. La marchande de pommes me fit la révérence en s'écriant: che bella regina ! ..
Je ne sais pourquoi les gens du commun m'aiment, et moi-même je me sens bien entre eux, je me crois reine, je leur parle avec bienveillance et m'en vais après une petite ovation comme aujourd'hui.
Si j'étais reine le peuple m'adorerait.