Journal de Marie Bashkirtseff

Premier jour de pluie, premier jour d'automne.
Je ne suis pas fraîche, un léger mal de tête, des yeux fatigués. Oh ! que je suis inquiète ! Pourvu que cela ne dure pas.
Mes robes chez Laferrière toutes gâtées ! Je suis flambée, point de robes, point de moi. Si dans une semaine elle ne m'envoie [rien] de bien je m'adresse à Worth, lui au moins me sert avec empressement.
Cette coquine, cette couturière de cocottes habille Gioia et m'envoie n'importe quoi !
Ma pratique n'est pas à dédaigner.
J'étais à l'église avec ma tante et Marie, il est deux heures, on a annoncé mon ami Barnola, je cours m'habiller. Je suis pâle; après une heure avec Ricardo (je prononce son nom à la française parce que grand-papa, jaloux de Collignon le prononçait ainsi) après une heure avec Ricardo nous nous promenons par une pluie tout à fait niçoise, ensuite nous entrons chez Nina où restons jusqu'à six heures et demie.
On parle de la brouille avec son Coco et on en rit, comme on parlerait à Marie, de Cima. Elle est très originale vraiment.
Quant à moi je suis tourmentée et au désespoir.
Je ne vais plus à Rome ! J'ai trouvé qu'il n'y a dans ce monde, de beau, d'attachant, de gentil, de grand, de superbe, d'adorable, que ma ville de Paris !
"C'est là que je voudrais vivre "Aimer, aimer et mourir.
Jamais mourir, tout excepté mourir, l'affreuse chose que mourir !
Maman n'arrive pas, c'est un nouveau retard. Il faudra m'armer de toutes mes larmes et montrer un désespoir fou pour les décider à partir.
Qui ne les connaît pas comme moi ne se fera jamais une idée de leur caractère énervant, assassinant, atroce ! Lenteurs, tiraillements, inactions, inertie, en y pensant seulement tout mon sang bout, mon cœur bat deux fois plus vite et je deviens enragée et folle !
Quand je pense qu'on restera à Nice dans cette petite maison sans meubles, sans domestiques !
Qu'on ne verra personne, que je passerai encore un hiver seule avec mes robes, que pour toute distraction j'aurai le vilain opéra où je serai seule, seule, seule. Quand je pense que j'ai seize ans et demi ! Quand je pense que je suis plus seule que si j'étais orpheline. Personne pour penser à mon avenir, à ma vie, personne pour en prendre soin, personne pour m'aider ! Personne, personne, personne ! Autour de moi des êtres stupides qui m'aiment, qui ferment les fenêtres pour m'éviter des courants d'air, qui me portent mon manteau en cas où j'aurais froid, qui veillent à ce que je me couche de bonne heure, qui font des grimaces affreuses en m'entendant tousser ou éternuer !
Oh ! Mon Dieu ! Aucun être dans ce monde ne peut comprendre ma position ! toute seule partout, seule dans tout, seule toujours, depuis les moindres choses jusqu'aux plus importantes. Depuis le choix d'une robe jusqu'au...
Mais je me plains je crois ! De quoi ? de ce que je suis indépendante et parfaitement libre ! Eh bien non, je ne suis ni l'un, ni l'autre.
Je suis libre de commander une robe, dans les petites circonstances je suis la maîtresse mais dans les grandes combien il me faut bouillir, gémir, pleurer, crier. Non pas pour combattre leur volonté, ils n'en ont pas ! mais leur engourdissement absurde. Imaginez-vous un homme raisonnable obligé de parler à un fou, ou à un âne, il s'extermine à force de pousser, il s'épuise en prières, il pleure, il crie, et le fou lève vers lui ses yeux inconscients, le regarde et passe à regarder un autre objet comme il vient de le regarder ! Et l'âne remue des oreilles et fixe sur lui ses yeux stupides; ni l'un ni l'autre ne l'ont compris. Alors qu'il se brise le crâne contre une pierre !
Bon Dieu, gentil Seigneur ! Ne me prendrez-vous pas en pitié ! N'ôtez-vous pas cette malédiction qui pèse sur moi ? Que dois-je faire pour la faire cesser cette colère céleste ? Ah ! si je savais quoi ! Voilà le seul, le véritable intérêt, puissant et sérieux. Si on avait vu mon sourire de dédain quand j'étais à ma toilette la tête cachée dans mes bras, et que je me suis dit: on va croire que je pense à Audiffret. Si on avait vu mon sourire on comprendrait combien j'y pense ! Je suis lasse, lasse, lasse d'attendre.
Au moment où je viens d'écrire cela, ma tante entre et ferme soigneusement mes rideaux. — Savez-vous, dis-je, qu'il faut partir de Nice ? — Partons. — Quand ? — Quand vous voudrez. — Je vous le dis depuis deux ans, ne dites pas après que vous êtes prise à l'improviste. — Dites quand ? — Vous dites toujours cela et quand arrive le moment vous trouvez mille obstacles. Je vous ai prévenu il y a longtemps que cet hiver nous nous en irions d'ici, que j'irais dans le monde.
A ces mots Madame ma tante leva vers moi ses yeux comme le fou, remua ses oreilles comme l'âne, prit sa boîte de cigarettes d'une main, son mouchoir de l'autre et sortit tranquillement. Je courus derrière elle, je tirai le verrou de la porte, je levai les bras au ciel et me jetai par terre en mordant les rideaux du lit et en proie à une folle rage que mes dents claquaient comme si j'avais la fièvre.
Puis cette fureur se changea en désespoir déchirant, je me mis à pleurer et à gémir doucement comme quand on a mal aux dents, je n'ai jamais eu mal Dieu merci, mais Dina a eu, et je me souviens de son air pitoyable.
Frédéric vint me consoler, me mit sa patte sur l'épaule, puis comme cette caresse ne me touchait pas, il approcha sa tête de ma figure me regarda dans les yeux et enfin se coucha de tout son long pour jouer, et alors moi n'y pouvant plus je me couchai à côté de lui et appuyai ma tête sur sa poitrine, en murmurant: il n'y a que les chiens, il n'y a que les chiens !
Mais tout à coup je me levai et j'allai me jeter dans un fauteuil en face de la grande glace, en levant les bras et en les laissant ensuite retomber sur mes genoux. Quand j'ouvris les yeux je me vis dans ce fauteuil, ma figure blanche entre mes bras, et mes bras nus et arrondis, et toute ma personne enfin à peine vêtue dans cette pose désespérée, et je me trouvai très jolie; cette contemplation de quelques minutes me rendit un peu de calme et me permet d'écrire en ce moment.
Et à présent relisons depuis le commencement pour voir si je me suis bien expliquée. Oui, si l'on veut, mais jamais plume humaine ne s'approchera de la réalité ! On peut créer, mais copier jamais.
Ah ! Mon Dieu ! Prenez-moi sous votre sainte garde, ne m'abandonnez pas cette fois ! Je vous ai bien prié du temps du duc. Je voulais à l'instant aller parler à ma tante mais pourquoi ? Pourquoi prier les hommes, que peuvent les hommes ! Dieu seul peut, mais Dieu ne m'entend pas ! Juste Dieu, Sainte Vierge, Jésus ! Je ne suis pas digne d'être entendue, mais je Vous en supplie à genoux, je Vous en prie tant ! La prière n'est-elle pas un mérite, si petit qu'il soit, les plus indignes n'obtiennent-ils pas à force de prier !
Croire et s'adresser à son Dieu n'est-ce rien ! Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu. Oh ! quand j'écrirai jusqu'à demain je ne dirais rien d'autre que ces mots : Mon Dieu, ayez pitié de moi !