Journal de Marie Bashkirtseff

Je vais seule à l'église, et ordonne au cocher de passer par la ruelle en face de l'école. De cette façon je passerai devant le n° 77. Tout est fermé, ils sont partis ! Les coquins ! Je me représente le Niçois dans le fauteuil-lit avec elle et ses chiens, comme l'Anglais qu'elle avait amené ici.
Toute la matinée nous avons bavardé de cela avec ma tante.
— Enfin, dit-elle, vous avez couru après lui pendant tout l'hiver et lui aussi. — Oui, et lui aussi, nous avons couru tous les deux l'un après l'autre, et nous ayant rejoints nous ne nous sommes pas trouvés assez intéressants. Ah ! ma tante, ajoutai-je en soupirant, c'est misérable voyez-vous d'avoir vécu jusqu'à l'âge de seize ans et demi, "sans succès et sans conquête". — Mais vous avez eu des conquêtes, et Girofla aussi. — Ah I la belle conquête, vous êtes adorable ! — Sans doute, pourquoi serait-il venu si souvent, pourquoi tous ces manèges ? — Pourquoi ? mais je vous ai dit, il s'intéressait, il courait, et puis ce fut fini. — Croyez-moi bien, il voit tout et il pose exprès, et de la manière dont il s'y prend il réussira ! — A quoi ? — A tout. — Ah ! ah ! — Et vous lui broderez un bonnet grec, non c'est Nina qui vous le brodera par amitié. — Jamais, jamais, et je ris, cette face en bonnet grec doit être stupide.
A l'église il n'y avait que peu de gens. Sept ou huit personnes. La Skariatine et sa fille m'ont particuliérement examinée, je ne sais ce qu'elles avaient.
— Eh ! sans doute elles ont entendu ce qu'on a dit, et elles examinaient la nouvelle Mme Girofla. — Peut-être, cela m'est égal. Vous savez que cela m'amuse.
Il faut qu'il soit quelque chose pour envoûter ainsi les bonnes gens.
Yourkoff me reconduit jusqu'à chez moi, nous rencontrons Chevalier avec ses sourires.
Ma tante trouve que Girofla a une face adorable, c'est mon avis d'ailleurs.
Parti avec Gioia. C'est sale !
Bon, il paraît que je suis la fille la plus impolie de la République française. J'ai offensé Saëtone ! Saëtone mon oncle !
A la musique nous étions avec Marie et Olga, quand d'abord Galula, et ensuite Chevalier vinrent me dire cela. Il paraît que je me suis détournée de lui quand il m'a saluée et une autre fois., oh ! ceci est grave. Le soir d' "Hernani" nous sortions avec Galula et d'Audiffret.
— Permettez que je vous offre mon bras jusqu'à la voiture, Mademoiselle, me dit Enoteas. — Certainement Monsieur, répondis-[je], mais sans m'arrêter, je ne sais ce qui m'a pris et Saëtone est resté là avec son bras étendu et son sourire de sorte que plusieurs personnes se mirent à rire.
Ça c'est vrai, mais je l'ai fait sans le vouloir, je m'explique avec les deux Mercure du Grand Mercure et en passant Saëtone le salue en souriant. Et comme nous nous étions déjà salués il doit apprécier ce second salut.
De là surgit une conversation plus qu'animée. Ma tante m'en dit tant et tant, ainsi qu'à mes Grâces, que j'ai un tire-bouchon dans le cœur. Elle nous reproche dans des termes pas choisis du tout, notre véritablement stupide conduite du jour où nous vîmes Gioia avec l'homme. En effet, il était avec Saëtone, de Cessole et un autre, il s'est levé à moitié et toutes les trois nous avons détourné la tête. C'était plus qu'absurde !
Et je suis si honteuse et fâchée que j'en ai deux tire-bouchons dans le cœur.
Je conviens de mes fautes, je m'accuse, je supplie ma tante de cesser cette mercuriale mais rien n'y fait, elle continue comme un orgue de Barbarie. Moitié riant, moitié sérieuse, je suis exaspérée ! Rien de plus atroce que de s'entendre reprocher des choses qu'on se reproche soi-même ! Il s'est peut-être fâché ! Bon Dieu ! Si on savait combien cela me chagrine, et en même temps cela me tranquillise, au moins c'est ma faute, au moins ce n'est pas lui qui s'est détourné le premier.
— Marie, Olga, m'écriai-je, voyez comme elle me maltraite. Qu'on me reproche tout, excepté Girofla ! car voyez-vous j'ai entrepris, je me suis mis dans la tête... enfin, non je ne dirai pas. — Je le sais, dit Olga. — Fort bien, tant mieux, ainsi dont tu dois, vous devez comprendre que dans un cas pareil il n'y a ni politesse à observer, ni conduite à suivre, ni maman, ni ma tante, ni personne ! On suit son instinct, comme les chiens; dans ces affaires-là personne ne doit se mêler, ce sont des affaires personnelles, elles ne regardent que moi et... l'autre personne.
Et puis, dis-je en reprenant mon air bouffon, j'étais vexée, il m'avait juré fidélité. Pouvais-je être maîtresse de moi-même ? Non je ne le pouvais pas. Il m'a dit.. — Ah ! s'écria Olga en rougissant en me lançant un regard trois fois jaloux, Ah ! tu avoues donc ! — Hélas ! fis-je humblement, oui, j'avoue, j'ai cette charmante habitude. Il m'a dit qu'il m'aimait, il l'a écrit ! — Comment, quand ? — Sur des biscuits qu'il m'a passés, chez nous, devant vingt personnes. — Par exemple ! — Oui, et puis au bal champêtre... et puis partout.
Olga rougit et ses yeux prennent toutes sortes d'expressions, et je continue impitoyablement à tout raconter, tout ce que j'ai écrit, et les choses que je n'ai pas écrites dans mon journal, parce que souvent quand j'ai beaucoup à dire je ne dis presque rien et me souviens seulement dans quelque temps.
Je suis une brave fille, je n'ai jamais de secrets, d'ailleurs mes Grâces sont de braves filles aussi.
Seulement je ne savais pas que ce fut à ce point chez Olga, j'aurais dû m'en douter, avec son caractère romanesque, enfantin; charmante enfant, charmante ! Son humeur lui fera du tort, elle est crédule et naïve.
— Ma chère, pardon, j'espère que nous ne nous battrons pas, tu m'as déjà une fois boudée pour cela, ne recommence pas, je dis ce qui a été, j'ai tort, nous allons nous entretuer ! — Sois tranquille, je ne ferai rien ! Je ne t'ai jamais boudée. — Et puis dit Marie, je connais Olga, elle est jalouse pendant deux jours et cela passe, elle n'y pense plus ! — Tant mieux, tant mieux !
Et tout échauffées nous montons chez Nina. Là, la conversation prend un caractère plus sérieux. Nina sur le canapé, ma tante à côté d'elle, à genoux Olga à droite, Marie en face et séparée par la table, moi partout. Je commence par cacher ma tête dans le sein de Nina en la secouant comme une personne au désespoir. Ma tante raconte l'offense faite à Saëtone et à Girofla, nous parlons toutes à la fois, rire et vacarme !
— Quant à Saëtone, dit Nina tranquillement, ne vous chagrinez pas, Moussia, c'est un affreux animal, et j'en sais des choses !.. — Quoi ? quoi ? nous demandons toutes à la fois. — Je ne comprends pas sa conduite dans tout cela, seulement c'est une brute dégoûtante, vous savez, je ne sais pourquoi, il venait ici et troublait Olga. Vous comprenez, c'est affreux de jeter le trouble dans l'âme d'une jeune fille, il venait dire que Girofla est éperdument amoureux d'elle, que dans ses lettres il ne lui parle que d'elle. Enfin il voulait l'amouracher de cet homme ! Son rôle ici a été détestable ! Il a monté la tête à l'enfant ! Et... vous êtes des enfants, moi je suis une femme, je connais un peu le monde, et je me souviens, que le père de Louba que voilà, s'amusait à cela, il me fait aimer Larsky en venant me dire toutes sortes de choses et en allant chez lui dire de même. Je sais ce que c'est, il voulait, Saëtone, arranger tout cela, entre Olga, Girofla et Moussia, je ne sais déjà comment, cet horrible entremetteur !
Heureusement Olga n'a pas de secrets pour moi et il l'a bien vu.
Pendant ce temps Olga, confuse et rougissante perdait contenance et tirait Nina par la manche pourqu'elle cessât de parler.
— Enfin, dis-je, je vois dans tout cela bien des noirceurs, et il va se passer quelque chose de curieux. Oui, Saëtone est une horreur ! — D'ailleurs, dit ma tante, c'est son rôle, partout, il y avait la même chose avec Lewin et Clémentine Durand, je ne comprends pas l'intérêt de cet homme. — Mais avec moi aussi, dis-je, à moi aussi il venait chanter ses chansons, mais pas à un tel point, il se bornait à me demander quels sentiments j'avais pour son seigneur et maître.
Enfin ces dialogues me fatiguent la plume, les acteurs de la scène parlaient mal et parlaient russe, seule je leur répondais en français.
Voilà, Olga amoureuse jusqu'aux oreilles et désappointée, Nina-maman désappointée et blessée, ma tante observatrice de mes intérêts, moi plus que personne mêlée dans l'affaire, Marie neutre.
Doléances sur doléances, se succèdent, chœur de cinq femmes blessées, on accuse, on accable Saëtone. Je me tire de là par des bêtises qui, à chaque moment dangereux, font éclater de rire la compagnie, comme disent nos bons Niçois.
Soirée aux confidences, on se raconte les perfidies de Satan-Saëtone, ce Méphistophélès abominable.
M. Sapogenikoff, qui était à Nice pendant notre absence, voyant l'animation d'Olga pour Girofla eut une conversation sérieuse avec elle et enjoignit à madame sa femme de garder sa fille autant que possible à la maison.
— Je serais très contente, dit Nina, si ces messieurs cessaient de venir chez moi, je ne veux pas qu'on trouble Olga, elle est nerveuse, vive, inflammable ! C'est pour toutes ces bêtises que je ne veux pas la laisser aller à la musique et à la promenade.
Pendant ce temps ma tante ne cessait pas de nous gronder pour le malencontreux détournement des têtes, et je me couche sur le canapé avec des soupirs, en parlant comme Girofla. — Moi, pas rentrer ! ma tante va me manger à la maison, jugez de ce que j'aurai là-bas par ce que j'ai ici. Ah ! moi mourir de désespoir !
On se remet autour de la table et, de nouveau doléances, sur doléances, que j'interromps par des remarques qui font rire tout Ie monde. — Vous savez, moi étudier langue niçoise avec Léonie et blanchisseuse d'en face. — Oui, dit Olga, tu dois la savoir, puisque tu vas t'établir à Nice, sur la montagne.
[Cinq lignes cancellées]
— Bêtises, tout cela, mais voilà, je veux faire une pièce de toute cette affaire et elle se terminera par la scène de ce soir. — Oui, dit Marie, et je dirai en m'approchant de la rampe: Bon Dieu que je suis donc contente de ne pas m'être amourachée de cet homme ! — Et, repris-je, la toile tombera sans que les autres bougent, assises tranquillement autour de la table. Ce sera original.
En voiture avec ma tante, nous nous disons très sérieusement que Girofla est un vaurien, qu'il n'est amoureux que de cocottes. — Il vit tranquillement avec Gioia, dit ma tante, et ne pense à personne. — Sans doute, et cette Nina qui prend tout au sérieux. Non, mais, vous savez, elle a pris tout cela au sérieux ? De là, désappointement et colère, c'est naturel. — Ne dirait-on pas qu'il s'agit d'un roi qui... — Oui, n'est-ce pas, un roi qui n'a pas encore choisi, et toute la cour est en émoi et on intrigue, et on attend et on mène grand bruit ! — C'est ridicule ! — Je crois bien.
Nous rentrons et à diner grand-papa est initié à tous les mystères.