Journal de Marie Bashkirtseff

H[is] G[race] t[he] D[uke] o[f] Hamilton]
Livre 42eme
depuis le mercredi 8 septembre 1875 jusqu'au jeudi 9 septembre 1875
Marseille, Hotel Noailles, 58
Ecrit sur papier a en tete: Grand Hotel Noailles, Marseille
Ma tante casse ma glace; signe de mort ou de grand malheur. Quelques mois avant la mort de Romanoff la glace de son necessaire de voyage s'est brisee en wagon.
A la villa Baquis il y eut deux glaces cassees dans ma chambre, et deux morts dans la famille, le frere de Dina Etienne, et Emile mon oncle.
Quatrieme presage ce matin, presage double, car je me souviens de mon reve a Schlangenbad.
Qui va mourir ?
Moi peut-etre. Oh ! que je ne le voudrais point.
Je prends le the en pleurant mon futur trepas et ma tante a une face de pendu.
Jamais les choses ne m'ont si mal reussi; Je suis obligee de partir sans prendre mes robes et mes chapeaux. On me les enverra je le sais, mais peut-etre que tout sera laid. Et puis il faut courir a Florence, nous sommes deux femmes seules, et je souffrirai mille tourments si je ne suis pas de toutes les fetes.
Saetone me repond, et entre autres choses:
— Vous avez probablement vu Girofla a Paris, car il y est encore.
Ah ! Mercure, tu es en retard et completement inutile. Cet oncle charmant veut que je lui parle de l'homme.
Je suis furieuse et desolee de m'en aller sans robes, sans rien.
J'ai passe mon temps miserablement, j'etais laide presque tout le temps. J'etais mise en gros bleu et chapeau noir, ce qui me va mal. Ma figure n'aime que les teintes claires. Je me suis montree a mon vilain avantage. C'est abominable. Ce sont surtout mes robes qui me tourmentent.
Enfin nous quittons le Paris de mon coeur, ma ville cherie, a onze heures je pleure et ma tante souffre. Ah ! que je ne voudrais pas mourir !
Mais non, je ne mourrai pas. Puisque c'est a moi que viennent les presages.
J'ai reve que je perdais une dent, ce qui veut dire mort d'un parent. Oh ! comme cela me console. Car j'aime mieux voir mourir n'importe qui que de mourir moi-meme. Dans ces choses la, on est egoiste.
Mon Dieu que je deteste les chemins de fer !
Vers le soir je m'egaie, je trouve dans mon journal illustre des caricatures qui vont me servir admirablement pour celles que je veux faire du surprenant mais stupide Emile d'Audiffret.
Ma tante, me voyant sourire, profite pour faire quelques plaisanteries sur le dit personnage et je ris. Ce n'est pas moi qui ris, c'est ma figure.
Je suis desolee. Ces robes me cassent la tete.