Vendredi 13 aout 1875
Quel affreux voyage, a Bingenbrueck je crois, nous descendons de wagon et allons vingt minutes a pied. Puis on s'embarque, les bords du Rhin ne me divertissent nullement tant la fumee et le vent me maltraitent. On debarque a Rudesheim, et on attend une heure vingt minutes pendant lesquelles je ne cesse de pleurer, je ne saurais pas dire quoi au juste.
Les mauvaises cartes, le noir de fumee, le depart de Paris, tout, tout.
A Eltvil on change encore de genre de locomotion. Walitsky nous vient chercher en landau, dans une heure et demie nous arrivons. Quelques maisons entre deux montagnes.
On ne se fera jamais une idee du calme profond qui regne dans cet endroit. Il me semble que dans une tombe c'est plus anime.
Maman me rencontre, a l'entree on me presente a la princesse Tcherkassky, puis le prince m'est presente. Je ne les crois pas du grand monde. Ma mere est radieuse, je suis enchantee de la revoir.
Au bout d'une heure je m'ennuie, on va au bain, et je raconte tout ce qui s'est passe depuis leur depart. Une fois tout cela raconte je m'ennuie de nouveau.
Le soir maman se trouve un peu mal, mais tout se calme et je lis a Dina le dernier bal champetre et beaucoup de choses sur Girofla, dans mon journal. Elle s'est amusee a cette lecture.
On a recu une lettre de ma tante, voila ce qu'elle dit: Danis trouve Marie une perfection, le pauvre Fiouloulou est tout a fait amoureux.
Pauvre Fiouloulou, je le sais bien, et je le plains de tout mon coeur.
Saetone demande avec insistance le portrait de Marie, que dois-je faire ?
Je lui ecris immediatement de le lui donner. Et enfin elle dit:
- Girofla etait venu pour un jour a Nice, puis est de nouveau reparti pour Paris. Il a embelli apres Paris et se promene en blanc. Ils nous a entrainees a aller a Monaco.
La Prodgers a ecrit a Saetone qu'elle amenera pour la saison Miss Robenson, qui est la passion de Girofla. Tout cela se fait pour de nouveau accaparer Girofla. Puis elle dit des choses qui me sont indifferentes. A vrai dire jusqu'a la reception de cette lettre j'etais resignee et tranquille mais apres c'est autre chose. Girofla a embelli, dit-elle, et cela me le rappelle et je me souviens de ce joli garcon. La Robenson, son ancienne passion, tout cela se fait pour de nouveau accaparer Girofla.
Bigre ! ces mots imprudents me bouleversent et je suis prise d'une certaine jalousie. Il ne manquait plus que cela !
A la solitude, a l'ennui, a la tristesse de Schlangenbad ma tante sans le savoir a ajoute ce tourment !
J'etais modeste en disant certaine jalousie. Elle me mord au coeur. D'ailleurs je suis jalouse de toutes les femmes qu'on aime. Il me semble que tous les coeurs doivent m'appartenir.
Tourmentante conviction !
On soupe a huit heures avec les Tcherkassky. Il n'y a pas une ame interessante.
Walitsky fait des yeux a une demoiselle allemande assez jolie et cela amuse tout le monde et elle rougit. Il y a encore une demoiselle russe, laide et voyageant seule, avec laquelle Walitsky fait et dit des betises. Voila les amusements d'ici.
Je vais tacher d'aller a Baden-Baden. Peut etre y verrai-je l'Eternel.
Je chante et ma voix produit son effet habituel.
Ici on se promene sans chapeau, on parle a tout le sale monde qu'il y a. Requiem delectabile [sic] ! Campagne plus campagne qu'en Russie. Tristesse, calme, detestation.
{Air de Richard Coeur de Lion).
Dans une ville allemande Une jolie fille gemit, Sa turbulence languit Et sa tristesse est grande ! Si Girofla etait ici Je m'ecrierais: Plus de souci !
[Raye: un tout autre homme.]
Une autre creature Pourrait le remplacer, Mais seule la belle nature, Ne fait que me glacer.
(air de Richard Coeur de Lion)