Journal de Marie Bashkirtseff

Je reviens de l'Opera. On donnait "La Juive". Nous etions dans une baignoire sombre et petite. On ne m'a vue qu'au foyer. J'etais coiffee et habillee comme j'aime et j'etais satisfaite de moi.
- "Vraiment ici on voit rarement des robes de Worth si bien que l'on braque les yeux sur vous," me dit Smirnoff qui marchait avec Machenka derriere moi et Stiopa.
Ce n'est pas la robe qu'on regardait. J'ai une simple robe de taffetas blanc, tout unie, faite par Caroline. J'ai des bas transparents et des souliers de peau jaune a boucles. C'etait si joli que Stiopa m'a demande s'il y aurait un Buckingham pour me presser le pied comme a Anne d'Autriche.
Je cherchais d'Audiffret.
Le theatre est grand, on ne voit personne sans binocle, or ne voyant pas et n'etant pas vue je m'ennuyais mortellement.
Quant au chant, je n'y ai presque pas fait attention.
Je devais poser chez Walery mais il faisait trop sombre. Je m'ennuie tant que ce n'est pas naturel et je crois mon coeur malade.
Je suis arrivee a desirer Nice. Je me sens trop petite ici. La je ne m'ennuyais pas. Mais la aussi je suis petite et plus malheureuse qu'ici. La je suis toujours humiliee et isolee, ici je suis perdue dans la multitude, personne ne me regarde (quant a ce dernier je n'en crois pas un mot).
Je me deshabille en admirant ma peau et mes boucles dorees, et je me dis: Qui donc est digne d'etre aime si je suis dedaignee ?
Je ne peux supporter personne, Stiopa, sa femme, Smirnoff, tous m'enervent. Je suis miserable. Il me faut une occupation tant que je n'en aurai pas je penserai a ma defaite et je me tourmenterai.
[En travers: Quelle defaite ? Toute cette defaite est imaginee. Que voulais-je donc ?]
Ah ! s'il faisait beau demain j'irais au Bois, mais non, le ciel conspire contre moi et me maltraite !
Je veux qu'on sache que je desire le beau temps pour voir ce monstre Nicois. Oh ! je suis lache.
Il y a des moments ou je pense tendrement a cet homme et me conduis doucement vers: je l'aime, mais arrivee a ces trois mots je recule et vois que je ne l'aime pas, de sorte que je ne sais moi-meme ce que je pense, ce que je veux, ce que j'ai.
Je suis enervee par le monde d'ici. Je rage de n'en faire pas partie.
Je vois tous ces gens, toutes ces femmes titrees et riches, tous ces hommes elegants. A mes oreilles resonnent les grands noms et mes yeux sont eblouis par les [Raye: armoiries] blasons et les livrees etincelantes.
Mon Dieu, pourquoi ne m'avoir donne que la comprehension et l'envie !!
Mon Dieu, prenez en pitie mon ame qui se dechire.
Mon Dieu, pardonnez ma folle ambition !