Journal de Marie Bashkirtseff

Je griffonne moins depuis qu'Audiffret est parti. Que de désagréments j'ai, que d'ennuis !
Personne ne sait diriger la maison, l'argent s'en va, on a des dettes, on est terriblemnt embrouillé ! Abrial notre avocat a tellement triché dans toutes nos affaires que tout d'un coup il faut payer plus de soixante mille francs.
Duval consentait à être payé dans l'espace de quatre ans. On confie la chose à l'avocat et voilà que Duval demande tout comptant. Il n'y a que jugements, avocats, avoués ! C'est l'enfer ! Je suis tout abattue... On a télégraphié en Russie.
Alexandre en arrivant avait apporté cent huit mille francs. On n'a rien acheté, je ne sais comme cela s'est fait mais cet argent a été gaspillé. Cent huit mille francs en deux mois, et vivre comme nous vivons ! C'est à en perdre la tète ! C'est abracadabrant comme dit Gambetta. Ah ! voyez les républiques ne valent rien, ni dans un pays ni dans une maison.
Maintenant que j'étudie moins, je vais m'occuper de tout et me faire reine chez nous. J'apporterai de l'argent de Russie, je paierai les dettes d'abord et puis donnerai à maman et ma tante ce qui restera. Autrement c'est assassinant.
Aucune fortune ne peut résister à de tels désordres. Bigre de bigre ! j'ai pâli depuis ce matin, depuis que j'ai appris le bel état de nos affaires. Pourvu que Dieu veuille bien nous tirer de là pour cette fois, à l'avenir je soignerai les choses.
Mon Dieu, mon Dieu, je suis tout abasourdie. Mon Dieu, aide-nous ici.
C'est pire que le labyrinthe de Crète.
On vit d'après le système de Law.
Et au bout j'entrevois la ruine comme un monstre affreux !
Mon Dieu, tirez-nous de ce pas.
Dans la suite je mettrai bon ordre à tout, je m'occuperai. Jamais je n'ai vu et personne n'a vu et il n'existe dans tout l'univers des femmes comme mes chères mères. Des enfants, des bébés, ma parole d'honneur, il faut les tenir par la main.
Je suis toute décollée aujourd'hui. Ils m'assassineront !
Mon Dieu ayez pitié de moi.
Mais aussi ne suis-je pas une folle de commander pour quatre-vingt mille francs de meubles sachant nos affaires, et connaissant nos gens ! C'est une vilaine folie, confiteor, confiteor, confiteor I
On commande ces meubles, je souffle à l'oreille de ma tante ce qu'il faut faire, elle n'écoute rien et semble de bois. Elle ne fait aucun acte écrit, naturellement le ladre Duval fait comme il veut.
Ce scélérat profite et c'est bien naturel. Oh ! la pauvre reine d'Espagne !
A cause de tous ces chagrins j'ai joué un adagio de .Beethoven avec un sentiment et une tendresse remarquables. Voyez à quoi tiennent les choses. Laussel sera content.
Miserere.
[Une ligne cancellée: Samedi 26 juin 1875]
Avec toutes ces tracaseries j'ai oublié mon rêve. Le voici: je reçois une lettre de Miloradovitch dans laquelle il me dit qu'il est à Paris, qu'il m'attend pour le consoler de son amour malheureux. Je veux partir mais au lieu de cela je vois le duc de Hamilton, il avait la tête rasée et ses cheveux paraissaient gris et laids, lui-méme ne se ressemblait pas, mais ressemblait plutôt à Bihovetz.
Nous sommes tous assis sur des chaises rangées, devant la maison de Gioia, comme dans un théâtre. Tout à coup une fenêtre du rez-de-chaussée s'ouvre et Dina paraît à cette fenêtre en souriant malicieusement au duc et lui est si fâché de ce qu'on fasse allusion à lui et à cette femme, qu'il se lève et s'en va tout assombri. Et moi je ne sais que faire, je suis toute chagrinée et honteuse comme si c'était ma faute.
Me voilà à la gare dans la grande salle avec tous les autres. Je viens m'asseoir près de ma tante qui est près d'une table et en face d'elle sont le duc et Gioia belle et jeune. Je la regardais elle, lui pas, le croyant toujours mécontent, mais lui devinant ma pensée, leva le tête et me sourit. Alors je deviens heureuse. J'ai rêvé d'autres choses mais depuis ce sourire je ne puis plus rien démêler.
Je suis prête à me coucher lorsqu'on vient annoncer mon ami Barnola. Je descends en peignoir (je porte maintenant un peignoir forme Watteau avec une traîne de deux mètres et demi. Il est blanc avec des ronds violets et garni de violet et de noir. C'est un charmant peignoir, il fut à ma tante). Je les trouve à thé.
Collignon se cache depuis quelques jours, elle est toute drôle.
Barnola me dit tant de bien de ma voix que je ne me sens pas de joie. Il est grand connaisseur et je crois qu'il ne dit pas pour flatter, c'est un homme sérieux et honnête. Il dit que je puis avoir une voix comme la Vigier, comme la Stoltz, que c'est surprenant, merveilleux. Qu'il faut travailler et que j'arriverai à de grandes choses. Qu'auprès de ma voix, les voix des célébrités de Nice comme Francia ne sont rien, rien du tout.
Jugez de ma joie, il ne ment pas je le sens, je le sais. Une de mes plus grandes ambitions est de chanter merveilleusement. Tout cet hiver je ne pouvais pousser un son, j'étais au désespoir je croyais avoir perdu la voix et je me taisais et je rougissais quand on m'en parlait.
Maintenant elle revient ma voix, mon trésor, ma fortune !
Je la reçois [Quatre lignes cancellées: Porter autour de la figure des valenciennes retombant sur le front et nouées sous le menton] les larmes aux yeux, mon cœur bondit et je me prosterne devant Dieu !
Je ne disais rien mais j'étais cruellement chagrinée de son absence cet hiver, si chagrinée que c'est pour cela même que je n'osais en parler.
Mais j'ai prié Dieu et II m'a entendue !
Quel bonheur, quel plaisir que de bien chanter ! On se sent tout-puissant, on a des regards d'aigle, on se croit reine, on est heureux. Heureux de son propre mérite. Ce n'est pas l'orgueil que donne l'or ou que donnent les titres, on est plus qu'une femme, on se sent immortelle, on se détache de la terre. On monte au ciel I
Et tout ce monde qui est suspendu à vos lèvres, qui écoute votre chant comme une voix divine, qui "est électrisé, enthousiasmé, ravi !
Vous les dominez tous !
Après la véritable royauté c'est celle que l'on doit rechercher, la royauté de la beauté ne vient qu'ensuite car elle n'est pas toute-puissante sur tout le monde.
Mais le chant enlève l'homme de la terre, il plane au-dessus de tous dans un nuage semblable à celui dans lequel Vénus apparaît à Enée.
Porter des valenciennes autour de la figure et les nouer sous le menton.
H[is] G[race] t[he] D[uke] o[f] H[amilton]