Samedi 12 juin 1875
De Mouzay passe une heure avec moi, Yourkoff part à deux heures pour la Suisse et tous les nôtres vont à la gare le reconduire.
Maman s'en va à Monaco avec les Sapogenikoff et moi et ma tante allons à la plage et Lucie me met ses deux mains sur les épaules.
Saëtone, Godard, le beau-fils de Decrais, préfet d'ici, et deux autres sont en face de nous, et les Durand à droite. La mer est très orageuse, les vagues sont bleues et énormes, cependant Mme d'Auzac se baigne, cette femme a l'air d'un lézard.
Je pensais partir lorsque vint Girofla, et tous les yeux se braquèrent sur moi. Heureusement je n'ai pas rougi. Surtout Saëtone regarde comme un oncle regarderait ses neveux. Girofla, depuis que je lui ai dit que j'appelle Saëtone Enoteas et son oncle, parle de lui comme de son oncle, ce qui me fait beaucoup rire. Je ris trop, mais vaut-il mieux pleurer ?
Cet homme parle d'un dîner sur mer, le temps ne le permet pas, c'est dommage, les Durand en seraient malades.
Au lieu de cette partie il nous mène mardi je ne sais où, à Saint-Jean, je crois. Il a raconté que Mme Prodgers s'était invitée à déjeuner chez lui et que lui, l'ayant oublié, elle vint et on ne la laissa pas entrer:
- Monsieur est au lit.
Comme nous sortions du bain la petite de Prodgers vint lui donner une lettre de sa maman dans laquelle elle lui dit ou de l'avoir chez lui à déjeuner ou de venir dîner chez elle.
On ne sait vraiment pas comment nommer une pareille femme, comment interpréter une pareille conduite.
Enfin !
Girofla passe chez nous la soirée. Il est très amusant. Il a raconté comment il s'est évadé de la Suisse, étant dans l'armée qui s'y était réfugiée, en habit marron qu'un Suisse lui avait prêté. Qu'il était avec un autre monsieur, que pour attendrir le sévère Helvète ils se dirent frères, ils dirent que leur mère les pleurait, que la femme du Suisse s'est mise à pleurer et a forcé son mari à leur prêter des habits.
Puis il a dit que son père doit arriver ce soir.
Mais vraiment c'est un garçon très amusant et il raconte avec beaucoup de verve, seulement je m'encanaille à force de voir ses manières.
Depuis que je le connais je jure comme un homme et à la maison ai des manières déplorables. Involontairement je parle comme cet homme et prends toutes ses façons. Chez moi, bien entendu, pas en public.
Sans doute ce n'est pas un Hamilton, on ne peut pas trop exiger.
On comprend j'espère comment une personne de cette sorte peut me plaire, de la sorte de Girofla, s'entend.
Il faut tant pour me plaire bien !
D'ailleurs je me sens absolument incapable d'aimer, pour deux raisons. La première c'est que j'aime le duc, et la deuxième parce que l'amour est un sentiment dégradant pour une femme.
Les bêtes gens qui m'entourent me pensent amoureuse. Pardonnez-leur, mon Dieu, ils ne savent pas ce qu'ils font. J'éprouve beaucoup de plaisir à regarder Audiffret et lui sans doute aussi, car il me regarde comme je le regarde et nous ne nous parlons jamais sans sourire.
Maman et ma tante sont certaines qu'il est amoureux de moi et ne font qu'en parler. C'est pour le moment le sujet de nos conversations du matin et du soir.
J'ai dans l'idée que Girofla pense de moi ce que je pense de lui et comme je pense à lui. Ce n'est pas très flatteur.
A vrai dire je crois moi-même que... tout me porte à le croire. Pendant quatre ans nous sommes dans la même ville, on se voit tous les jours. Nous recevions même un peu, et jamais il n'a eu l'idée de se faire présenter. Maintenant nos portes sont fermées, ma mère est malade, mais je suis grande devenue, et le voilà qui vient. Il vient souvent, il va où nous allons, il fait des parties de plaisir, il invente toutes sortes d'amusements, il va où nous allons.
Pourquoi ? Pour qui ? Pour moi. Eh bien, c'est évident, et toujours par cette même fausse honte et modestie je n'en suis pas sûre.
Maman dit souvent: Chez Moussia il y aura beaucoup de jeunes gens : comment donc, maintenant elle a pris à Nice le meilleur et tous lui font la cour et veulent faire sa connaissance. Ah, quelle fille ! elle voulait et elle a obtenu le plus gros homard de Nice. En effet qu'a-telle fait, que n'a-t-elle pas fait et enfin de compte elle a obtenu ce qu'elle voulait.
C'est en partie vrai.
Depuis que je suis nous commençons à être.
Allons ma fille ne te désespère pas, tu commences bien, et Deo juvante tout ira bien.