Journal de Marie Bashkirtseff

Droit au bain, avec ma tante. Là nous trouvons nombreuse compagnie et l'homme blanc, qui rougit très fort. Il salua de loin, puis vient saluer de près et rougit, puis approche sa chaise de notre banc et rougit encore une fois. C'est charmant. Depuis que j'ai dit mon opinion sur les petits chapeaux de paille, il n'en porte plus et c'est un bienfait que je lui ai fait.
Hier et ce matin on m'a alarmée en disant que Girofla était parti, Mlle Collignon qui est au deuxième et qui passe à chaque instant, devant la fenêtre du palier d'où on voit le château (c'est de cette fenêtre qu'elle nous a suivies du binocle le jour des Anglaises) Mlle Collignon, dis-je, dit avoir vu des lumières toute la soirée tandis qu'il n'y en a jamais,- attendu que l'homme blanc est toujours sorti.
A midi, aujourd'hui, a de nouveau paru cette espèce de drapeau blanc. Vers quatre heures il n'y était plus, puis encore, Dina m'appela et nous trois, moi, Dina et Collignon nous mîmes à lorgner la poupée ou le drapeau, on ne peut savoir ce que c'est, car c'est tantôt blanc, tantôt gris et tantôt aussi foncé que le château. Je crois que cela tourne. Comme nous étions absorbées dans la recherche de la nature de l'objet Walitsky arrive sans redingote et sans gilet, tourne, fait des singeries et enfin se retournant vers nous se baisse comme pour un salut de mousquetaire de sorte que si Girofla fait ce que nous faisons il a vu la fenêtre remplie par le large dos de Walitsky et par ce qui s'ensuit.
Walitsky parti nous continuons et alors à la fenêtre on voit une forme grise et une tête noire. Pardi ! c'est notre homme. Et il a vu... tant pis pour lui. C'est intéressant d'avoir là ce château, c'est un point de mire très amusant.
Que je revienne un peu , comme disent nos Niçois, au bain.
Je suis contente de moi et ma tante est enchantée de moi. Tout le monde de Nice était là et entendait ce que je disais. Je parlais d'une voix égale, un peu basse mais bien. Sur la demande de ce que j'ai fait:
— J'ai étudié, Monsieur.
— Le latin, toujours ?
— Oui, le latin, savez-vous que vous aviez raison l'autre jour, c est lupum et pas lupus. D'ailleurs je le savais, et puis je suis beaucoup plus avant, j'ai été obligée de retourner au loin pour retrouver ce tcncô lupum auribus.
— Vous vouliez vous assurer si je disais vrai...
— Est-ce que vous faites toujours du latin ?
Dieu merci, non, il y a longtemps que je n'en fais plus.
— Ce n est pas bien, j'en ferai toujours et si vous me rencontrez dans dix ans je le parlerai couramment comme le français.
— Dans dix ans !
— Quelle année ce sera ?
— 1885.
— Eh bien ! je vous donne rendez-vous en 1885, à Paris, le jour du Grand Prix.
Ceci j'ai rapporté pour faire voir qu'on a entendu que je sais le latin. En vérité rien ne m'enchante comme l'érudition et pourvu qu'on me parle Homère, Cicéron, Virgile etc. je suis contente et radieuse surtout quand on m'entend parler ainsi. Or, on m'a bien entendu.
— Comment se porte Girofla et mon ami Dominique ? - Il appelle Fritz ainsi.
— Ils se portent très bien. Mais savez-vous ce qu'a fait Girofla ? il n'est pas rentré avec nous mais est resté chez Mme Sapogenikoff, mais le matin il est revenu.
— Ah ! il est revenu ?
- Oui.
— Avez-vous vu Fiouloulou ?
— Oh, ne dites pas cela, je vous prie, je rierai trop.
Et en effet je ris. Ce Girofla et ce Fioulou dits par Audiffer, au bain et entendus de toute la compagnie qui ne sait pas ce que c'est, me font rire.
— Non, continue l'homme blanc, mais Fioulou a très bien dit cela au clair de lune, quelle chance de pouvoir dire Fiouloulou aux étoiles !
Puis on parle de la partie au Loup, et Audiffer demande à ma tante de recommencer mais d'un autre côté.
J'ai bien parlé, j'étais gentille, calme, comme il faut. Je suis satisfaite, et ma tante enchantée.
[Trois quarts de page enlevés]
Audiffer demande si je pars bientôt.
— Dans quatre jours son oncle arrive, répond ma tante.
— Pas possible !
— Oui.
— Mais non, vous ne partirez pas, et pourquoi aller en Russie, etc. etc.
Il dit toujours cela quand je parle de partir et paraît en être fâché.
Les Durand, me voyant avec cet homme qui était leur cavalier et qui maintenant ne leur envoie que des sourires moqueurs, fondent de tous côtés, m'entourent, m'accaparent, me disent toutes les choses aimables de la terre, (moi je leur dis à peu près la même chose) me parlent robes, Worth, Laferrière.
Pendant ce temps Bihovetz s'approche de ma tante et Lucarini vient lui parler.
Lucie se lève, passe devant Audiffer, me dérange le chapeau et court, en se remuant comme un tourniquet sur le pont, puis revient et cause avec moi. A droite j'ai Lucie, à gauche Marie, devant moi la petite Durand, un peu plus loin... en un mot je suis jusqu'au cou dans cette famille extravagante mais sympathique.
Ma tante se lève la première et nous sortons.
Girofla qui s'était éloigné pendant l'avalanche sort aussi. Cette avalanche me rappelle Berthe Boyd qui aussitôt que Rémy était auprès de moi accourait et m'enlevait.
Je prie ma tante d'aller à pied au café et, dans une minute l'homme blanc nous rejoint, rouge de nouveau. Mais Saëtone l'enlève au milieu du chemin.
A la maison ma tante raconte tout à sa façon, que Girofla a dit qu'il a pensé depuis lundi à la chanson que j'ai chanté, Dormi pure, aux paroles de la chanson. J'ai cru entendre aux paroles de Le long de notre petite mère mais ce serait un non-sens.
Je n'ai pas bien compris et ne l'ai écrit ici aucunement, mais ma tante le raconte sans doute de la meilleure façon. Peut-être a-t-elle raison.
Je crois si difficilement ces choses. Mais Collignon accepte his being in love with me, ce qui me décide un peu.
Cette Collignon a peur pour mon cœur, elle en a parlé à maman, disant que ce garçon est un Lovelace, qu'il faut prendre garde... et mille balivernes semblables.
Je sais que je plais au garçon. Ma tante me le dit et me le fait entendre à chaque instant et puis, vers le soir, quand nous sommes tous ensemble:
— Vous croyez que vous lui plaisez I II ne pense pas à vous, ce sont des bêtises.
Cette sortie fait rire tout le monde.
Et moi je déclare solennellement que s'il n'est pas encore tout à fait amoureux je consens à rester deux semaines.
— Et pourquoi, l'épouseriez-vous ? dit Collignon.
— Non, mais parce que etc. parce que j'ai promis en jurant comme Abraham, en mettant la main sous la cuisse, de le faire marcher à quatre pattes depuis notre villa jusqu'au bain.
Coquette au cœur dur ! s'écrie-t-elle, Dieu vous punira, un jour vous aimerez follement et l'on se moquera de vous.
Pardi ^1^ je suis déjà amoureuse, je ne pourrai donc pas aimer follement.
C'est vrai, je ne crains pas cela, grâce au duc de Hamilton je suis garantie contre l'incendie comme par la Paternelle .
Merci ! Tout ce qui vient de toi, est du bien.