Journal de Marie Bashkirtseff

Au contraire d'hier je pense mourir aujourd'hui.
J étais couchée sur une chaise longue au jardin et lisais quand à ma pensée se présente si clairement celui duquel je reçois toutes mes joies et tous mes ennuis, venant de la maison vers moi et s'asseyant à côté sur une chaise, avec ses manières divines et sa façon de paraître ne pas toucher la terre, que j'en suis encore tout émue.
Mon Dieu que je l'aime !
Par manière d'expérience j'ai essayé de me représenter un autre comme lui mais tout le monde n'est que misère, et lui seul me paraît bien. Je le vois tellement que toute mon âme s'en va.
Je n'ai la force de rien faire, je me sens un corps vide et absurde.
Je flotte, j'erre, je ne me comprends plus. Heureusement je suis seule, maman s'en est allée chez Nina après avoir parlé de l'arrivée prochaine de notre grand-duc Alexis.
— Que ferais-tu s'il te faisait la cour ?
— Je le chasserais, ma mère, car ces grands princes, à une fille comme moi ne peuvent rapporter que honte.
— Bien parlé, quand on parle comme ça, c'est plaisir à entendre.
— Je crois bien, fis-je. Ah si j'étais une femme mariée...
— Ah ! oui, s'écria ma mère et sa figure s'éclaira, alors ce serait autre chose.
Je le sais bien et n'ai pas besoin d'encouragement.
J'ai parlé à Collignon et à Dina de mon dépit. Arriver à l'âge de seize ans et ne compter qu'un seul amoureux ! C'est hideux.
— C'est parce que vous ne voyez personne, dit Collignon.
Elle dit vrai et en ce moment je maudis tout et tous pour m'avoir fait et me faire perdre mon temps d'une façon aussi indigne.
Je voudrais avoir les sept tètes de l'hydre de l'Apocalypse pour pouvoir crier par sept bouches, et lancer des regards furieux par quatorze yeux.
Pourquoi le duc de Hamilton ne m'a pas aimée !
[En travers: Imbécile ! Tu avais treize ans quand il aurait pu t aimer idiote I]
Parce que s'il m'avait aimée c'eût été plus que la suprême félicité. Car outre qu'il eût satisfait mon ambition, il eût satisfait aussi mon amour. Et il me semble (comme c est la vérité) que personne au monde ne sait aimer comme moi. J aime l'homme (c'est-à-dire Hamilton) et il est pour moi un dieu, il est plus qu'il ne faudrait.
Devant son nom seul je me prosterne et sa vue me ferait tomber.
Qu'est-ce que ce serait s'il m'aimait !!!!
Mon Dieu, ayez pitié de moi, de mon ambition plus grande que le monde et de ma folle vanité.
Par moment, je m'indigne, je pleure, je crie et assise à cette table il me semble que je grandis, que la chambre n'est plus assez grande, que ce n'est plus moi qui suis dedans mais que c'est elle qui est dans moi, puis toute la maison, tout Nice, le monde entier avec ses mers et ses montagnes... mais arrivée-là je tombe de toute ma grandeur dans une incomparable humilité devant Dieu et à genoux les mains jointes et la tête baissée, je me sens comme un chien battu ou un serpent écrasé, devant la grandeur de Dieu !
Et je Le supplie de me pardonner et de jeter un regard favorable sur Sa créature indigne !
Je me baigne à contre-cœur et on sait si c'est amusant de se déshabiller ayant à peine fini sa toilette et de s'habiller de nouveau, et ça pour rien.
Mais Marie avait envie et il fallait bien lui faire plaisir puisque nous sommes de la société.
Maman qui a dîné chez Nina avec Mme Angel et tous les autres, rentre ni vive ni morte. Après dîner ils allèrent à la Réserve et là elle vit Audiffer pâle comme un mort et la regardant à se crever les yeux. Or voilà ce qu'elle a imaginé, que je venais de me noyer et qu'il revenait du bain tout transi d'effroi.
Une imagination pareille est incroyable. D'ailleurs il arrive souvent à maman de pareilles visions.
Elle dit qu'il était pâle, c'est étonnant, nous l'avons vu en nous promenant, plusieurs fois et très rouge.
On a beau rire, et se moquer, personne ne se refusera à dire que ce jeune Niçois est joli, très joli, surtout de loin et en voiture.
C'est une misérable journée, le soir cependant quand Nina vient nous rions un peu en préparant les costumes pour demain.