Mercredi, 19 mai 1875
Je suis à peine entrée dans ma cabine que j'entends la gaillarde voix de Lucie Durand qui demandait aux baigneurs si nous étions arrivées, alors j'ouvris la porte et elle et sa sœur Lewin vinrent me parler, et Lucie dit que ma robe fait un effet diabolique. Paparigopoulos à Spa disait chic renversant.
Elles sont gentilles et surtout aimables. Je n'ai pas la patience de l'attendre et avec mes petits pieds blancs nus je passe à travers les regardeurs et saute du pont ayant pris mon élan. C'est effrayant mais agréable.
Dans quelques minutes les Durand sautent comme moi et Lucie vient à ma planche, et nous faisons la planche et plongeons et nageons. Seulement moi en silence et Lucie criant et hurlant. Il y a une foule de monde et Girofla comme s'il avait entendu ce que je pensais hier a changé de costume et a de nouveau un aspect convenable.
Avant de sortir de la cabine toute prête, en costume et les cheveux flottants je me tenais devant la porte entrouverte et le voyais me regardant, alors tout doucement j'ai avancé comme pour sortir mon pied nu et s'il n'est pas une bête il l'a vu.
D'ailleurs il m'occupe médiocrement aujourd'hui, à déjeuner papa a parlé de Bade et de Hamilton, il a dit une chose qui m'a fait rougir comme une cerise et puis pâlir. Comme si Hamilton est mal avec sa femme et va se divorcer.
D'où prend-il des pareilles nouvelles, je suis restée anéantie, mais dans quelques minutes fus remise et même plaisantais sur la femme du magasinier Kazaï et les aventures de papa à Bade, et même les Hamilton.
Je me sens jeune, belle, alerte, bien portante, forte... je veux vivre, je veux voir du monde, je veux qu'on parle de moi, je ne veux plus moisir à l'ombre, j'ai seize ans et demi ! Mon Dieu que le temps passe vite, encore quelques années et me voilà femme, puis vieille, vieille ! Jamais, jamais. Je ne veux pas vieillir et je resterai jeune.
Mon Dieu faites-moi sortir des ténèbres, j'ai besoin d'éclat, de gloire, je ne puis vivre qu'au soleil, et être connue d'une seule ville et même d'un seul pays n'est pas assez. Il me faut le monde. La ronde machine.
Je ne suis ni une Durand, ni une Howard, ni une Boutowsky, ni une Voyeïkoff. Je suis moi.
Je ne suis pas née comme les autres, je suis destinée à de grandes choses, et beaucoup de gloire m'attend... Mais quand, mais où ? Mon Dieu ayez pitié de moi.