Journal de Marie Bashkirtseff

Il s'agit de dire que j'ai battu Georges.
C'est délicat je crois bien. Sale, demi-nu, ivre, affreux, il se présente chez moi, je lui ordonne de s'en aller, il ne veut pas et feint l'insensé, alors je prends une brosse et, avec la brosse, le brosse si fort qu'il l'a senti, j'en réponds. J'étais furieuse et dans la glace je me vis une bouche écumante.
Dans une demi-heure je ne suis plus reconnaissable, coiffée joliment en robe paille clair archiduc, chapeau Watteau, gants paille, bottines à jour en peau jaune, ombrelle doublée de rose et le manche de jonc. Le sourire sur les lèvres.
Rickard vient et nous sortons. Elle est tout à fait habituée à moi, parle et rit même. Quel dommage qu'elle s'en aille vendredi.
Pour la première fois j'ai marché en robe longue.
Le vieux Audiffret s'est raccommodé avec sa femme. Tout le monde [sait] le scandale de l'année dernière et auquel Mme Durand a pris une grande part.
M. Audiffret avait annoncé une absence d'une semaine mais, le même soir il revint et il paraît que ce qu'il trouva n'était pas selon son goût car il tira trois fois sur sa femme, heureusement le chignon a reçu les trois balles.
La femme s'enfuit à Marseille dans un couvent. C'est chez Mme Durand qu'elle voyait la personne dont la présence avait incommodé tellement M. Audiffret, le soir de son retour.
J'ai rêvé de théâtre qui veut dire passions dangereuses. J'ai aussi vu une danseuse, qui veut dire gaieté et mariage.
Si on en croit ma Clef des songes, je me marierai dans très peu de temps.
Tant mieux, je ne demande pas autre chose.