Journal de Marie Bashkirtseff

Voilà le grand jour. A deux heures et demie matinée chez Mme Conti Damoreau et M. Laussel. Les artistes sont les élèves et le public les parents et amis.
J ai travaillé une heure et demie par cœur tout en lisant La Dame de Monsoreau". Je ne fais jamais une seule chose à la fois, je me crois donc bien préparée et espère ne pas avoir peur (robe Archiduc, chapeau Watteau, bien), ma tante en toilette, Dina et Collignon, avec ce costume et ce chapeau si frais si simples, si riants, avec une face jeune et satisfaite, je me sentais toute légère et tout allègre.
En passant par la Promenade je suis scandalisée des manières d'Audiffer et de l'Italien aux yeux gris, ils étaient sur un banc, à notre passage ce dernier se lève et le Paysan reste assis mais tous deux me regardaient à se crever les yeux et le petit Niçois droit dans les yeux et tout en regardant riait à l'Italien.
Je prends vivement ma tante par la main en la priant plus vivement encore de ne plus bouger afin que ces deux marauds aient sa tête entre eux et moi et ne puissent me voir car tout en m'indignant je souriais. Dina se mit simplement à rire, et elle a été vue, cette fille faite de lard.
Que tous ces gens chez Laussel sont vilains et mal mis avec leur élégance. Cependant il y a un inconvénient à être ainsi la meilleure, ces coquines m'envient.
Je comprends cela, je suis envieuse.
Par notre ouverture d'"Obéron" commence la solennité. Laussel est pâle. Pour ma part je ne fais pas une faute et n'ai pas peur du tout, au contraire. Je regrette seulement de jouer un si vilain... morceau. On applaudi et je crois que nous avons mérité les applaudissements, car, excepté Hélène Howard, nous jouions toutes pour la première fois un morceau à huit mains et devant du monde.
Dina et Collignon tremblaient pour moi. Ayant fini et regagné ma place au milieu des applaudissements je me sentais si courageuse que je jouerais devant mille personnes et si satisfaite et légère que je voulais conquérir le monde.
Ma tante ne disait mot mais je la savais contente, surtout quand Hélène et Lise jouant ensemble s'embrouillèrent, firent des pâtés puis s'arrêtèrent confuses.
Cependant ce ne dura qu'un moment et aussi elles reprirent et allèrent jusqu'au bout et médiocrement. Le morceau était difficile. Puis les élèves de Mme Damoreau ont chanté vilainement, pas une voix mais une bonne méthode cependant. [Rayé A la fin] deux autres paires de demoiselles jouèrent "La Grotte de Fingal", encore un chœur et c'est tout. Alors tout le monde se leva et demanda un morceau de professeurs. Après avoir fait bien des singeries Laussel et Damoreau ont joué à deux pianos l'ouverture de "Tannhaüser" je crois, puis la dame a chanté.
Je n'aime que la musique parfaite et suis certaine que si on me régalait d'un tapage comme celui-là quatre fois par an j'y renoncerais bien sûrement.
En somme je suis satisfaite et, de cette boîte à musique nous allons au café que j'aime. C'est plein de Russes, nous nous plaçons sous la colonnade, la comtesse Somaglia me regarde beaucoup, sans doute à cause de ma robe longue, à Spa elle me voyait danser en petite fille.
Avant d'entrer nous voyons passer le Paysan.
- Attendez, dis-je, dans dix minutes il sera ici.
- Comment ?
- Et oui, il verra notre landau et entrera, c'est un bête animal. Fat !
- Marie ne dites pas de bêtises - dit Collignon.
- Bêtises vous allez voir. - Puis on parle encore sur ce ton et on rit. M'étant placé le dos vers la lumière pour regarder Somaglia je ne pouvais voir ceux qui entraient.
- Eh bien Dina, ça y est-il ?
- Pas encore.
- Ah ! ça y est, s'écrie-t-elle.
En effet un instant auparavant m'étant retournée je vis l'animal qui en passant plongeait ses regards jusqu'au cœur du café.
- Ça y est ? Dina !
- Oui, non, non. Il est descendu de voiture mais n'entre pas.
- Il le fait exprès, le bête. Dans quelques minutes nous partons et ça n'y a pas été .
Je ressors encore pour peu de temps.
A dîner, je parle à Collignon de Johnstone. Ah ! ce maudit diabolus, faut-il qu'il m'ait plu !
Après tout cela ne me fait aucun mal, au contraire.
Mais vrai je me sens d'humeur à conquérier le monde !
Pourquoi crois-je que Hamilton est mort ? A cette pensée je ne veux pas conquérir le monde, mais toute ma peau semble se contracter, mes cheveux se hérissent, il me semble que je deviens toute petite et [illisible], puis énorme, énorme, puis légère au point de ne me plus sentir du tout et figée à ma place.
Quelle folie, cet énorme sanglier mange, boit et jouit de la vie. Occupons-nous de Johnstone. Mais, non, non, occupons-nous du portrait, j'ai déjà du papier avec les initiales A.B. et une couronne de prince. J'ai été obligée d'acheter toute une boîte, mais n'importe. On verra pourquoi.
[En travers: Je n'ai pas donné de suite à cette bêtise du portrait.]