Journal de Marie Bashkirtseff

Je me sens fatiguée. J'ai un peu mal à la tête.
Vers cinq heures je vais au comité du Carnaval prendre des billets pour la tribune de la préfecture, le maire, qui connaît maman, m a conduite jusqu'à cette porte l'ouvrit en disant -
Voilà une dame qui désire des billets - Mais quelle fut ma surprise quand au lieu d'un simple vendeur je vis tout le bataclan de Nice, d'Aspremont, Gros, Saëtone, Danis, etc.
ils se levèrent tous avec précipitation et me demandèrent tous à la fois ce que je désirais. A mon tour je répondis à tous ensemble que je désirais des billets pour la tribune de la préfecture. Il n'y en avait plus et je me retirai disant que je devais consulter quelqu'un si ce quelqu'un voudrait des places au dernier rang. D'Aspremont alors me pria de donner mon nom pour m'envoyer ces billets au cas où je les prendrais. - C'est inutile, je sais le nom de Mademoiselle, interrompit Saëtone.
Je le regardai pour dire - Ah ! tu sais mon nom, toi ? - et sortis reconduite par ce Vulcain.
Avoir parlé à tous ces gens que je vois depuis si longtemps et qui me paraissait des êtres inanimés et impossibles à être parlés me parut trop étrange pour que je ne sois un peu animée. Dans une demi-heure, je reviens et demande ces billets, disant que je viens de rencontrer la personne et qu'elle consent. On m'approche un fauteuil et d'Aspremont se mit à côté me montrant les plans, m'expliquant, puis se mit à raconter comment ce sera, que ce soir il y a un bal à la Méditerranée et demain un bal masqué au théâtre Italien, tout à fait comme il faut, que toute la société y va que les dames ôteront leurs capuchons,
— Oui, fit vivement Danis en faisant le geste comme pour ôter le capuchon.
— Oui, répéta Gros de son air canaille, on ôtera le capuchon,
— Oui, répéta comme un dernier écho Saëtone. Puis d'Aspremont me demanda si je vais au bal, je répondis que ma mère est malade et que je ne vais pas encore dans le monde. Ah ! si c'est cela, s'écria-t-il, et les mêmes échos que pour le capuchon se répétèrent.
Il regrette beaucoup, car disait-il c'est rare de pouvoir avoir un bal masqué, car presque jamais il n'y en a d'assez bien pour que les dames y puissent aller. J'attendais toujours mes billets pendant que d'Aspremont m'amusait, Danis se tenait tout près, sautillait, regardait et plaçait à chaque instant son mot, et avait l'air de vouloir sortir de lui-même. Gros jouait avec Prater et Saëtone alla s'asseoir au fond près des billets, mais sans les chercher le moins du monde.
Je cessai de parler et regardais,
— Eh bien ! mon cher, les billets, cria d'Aspremont. Ah !
c'est vrai, dit Saëtone, les voilà. Je paye et Danis change le billet de cent francs, sur cela je me lève. Tous ces gens se lèvent vivement et d'Aspremont me reconduit.
C'est égal, ils sont bien élevés et polis, je ne m'attendais pas à les trouver ainsi.
J'oublie de dire le principal, c'est qu'il n'y avait plus de place, mais qu'on les a faites pour moi. Est-ce sûr, Monsieur, que nous aurons des chaises ?
— Oh ! oui il y aura des chaises, j'en réponds, j'en ferai mettre moi-même, répondit d'Aspremont. Nous avons toujours des chaises pour les dames, il me semble que l'assurance est formelle, et s'il ne tient pas sa parole, je réclamerai mes chaises, au beau milieu du Carnaval, à la Tribune.
Quand je racontai cela, maman parut très satisfaite de ce que j'ai obtenu là [ou] on a refusé à tout le monde, Pelikan a demandé des places et on les lui a refusées.
Avoir vu des gens du monde (pauvres gens, pauvre monde de Nice) est la même chose pour moi que respirer de l'oxygène après avoir été enfermée dans une salle de théâtre.
J'ai mal à la tête et me couche bien fatiguée.
J'oublie de dire qu'à la Promenade je vis Johnstone assis avec son ami sur un banc de la Promenade et fumant comme un cordonnier. J'avoue qu'aujourd'hui il m'a paru bien commun et qu'aujourd'hui je n'en suis pas autant amoureuse, au contraire.
Je voudrais le revoir pour m'assurer. Les jours des courses, je le trouvais superbe, et depuis, chaque jour il diminue, pauvre moi, je croyais trouver une distraction.
Il me regarda droit dans la figure et comme tout en parlant à Marie, Olga et Cima je regardais dans la rue il est arrivé que je l'aperçus sans m'y attendre, fis un léger mouvement en arrière, imperceptible et continuai ma phrase, sans le regarder davantage, sans me détourner, mais continuant à [Rayé: regarder] examiner les passants au fur et à mesure que la voiture avançait.