Journal de Marie Bashkirtseff

Un vent plus que terrible pour que l'on comprenne son intensité je dirai que je fis fermer la voiture. Nous sommes tous devenus fous et l'intérieur de cette voiture était des plus bêtes, moi, Marie et Olga dans le fond, Paul, Cima et Luba sur le devant, chacun un ballon rouge à la main, et tout cela riant, rugissant et par des chiquenaudes envoyant les ballons à la figure les uns aux autres. Excepté à moi bien entendu, je modérais et retenais les cinq furieux.
Heureusement le sifflement du vent et le grondement des vagues couvraient leurs rires et leurs cris. Beaucoup de gens regardaient en souriant comme pour dire voilà des enfants qui s'amusent.
On pense bien qu'après un tel travail de langue et de gosier chacun eut faim, on se rua sur la table et on dévora un poulet mais qu'était-ce qu'un poulet ? Moins que les sept poissons et les cinq pains pour les quatre mille affamés.
Après dîner pendant lequel on a parlé du magnétisme, de Hume (je ne sais pas écrire ce nom), de Cagliostro, j'amène le bataclan au premier du pavillon, et là Cima, qui se pique d être magnétiseur [Rayé: commence], se met à endormir Olga, pendant que, de mon côté, je tâchais d'endormir Marie.
Au bout d'une demi-heure ou trois quarts d'heure je ne fis que lui donner un mal de tête, mais Olga dormait. J'étais tout yeux, et retenais l'haleine.
J'avais entendu parler, j'avais lu des choses étranges mais jamais je n'en ai vues. Elle se leva, se tordant les bras et sanglotant: Tais-toi, lui dit Cima et elle se tut, non sans pousser des gémissements d'abord mais dans un instant tout à fait. Ses yeux étaient fermés, par conséquent ne pouvaient rien voir, pour plus grande sécurité on lui banda la tête d'une double serviette, alors Cima lui ordonna par un geste de poser sa tête sur son épaule, et elle obéit, puis Dina lui dit tout bas, à Cima, de vouloir qu'OIga l'embrasse, et Olga obéit encore une fois. Alors il l'assit et la pauvre pétite [sic] se mit à trember de tous ses membres, tant que Mlle Collignon qui entra, le sourire sur les lèvres au commencement, eut peur et supplia de la réveiller. Alors il la réveilla, tout fier et la regardait avec satisfaction, avec orgueil.
J'étais stupéfaite.
Mais tant que la petite resta dans la même chambre que Cima elle ne cessa de trembler.
Le comte de J. Balsamo me revint à l'esprit et je voulus absolument être endormie, mais avant moi Olga fut endormie encore une fois, la prenant par les mains nous fîmes une ronde et Cima et nous commençâmes à grelotter, Cima me dit d'écouter sa bouche, les dents de l'enfant claquaient, c'était effrayant, puis je chantais, mais quelques efforts qu'elle fit, elle ne poussa que des sons informes, puis se remit à pleurer, mais à torrents, alors nous avons ri, la tenant toujours par les mains et, tout d'un coup, elle se mit à rire. Enfin il la réveilla, et je l'accablai de questions, elle dit qu'elle entendait tout, et qu'elle pleurait parce que, aussitôt endormie, se sentait si triste, si triste.
On ne pouvait douter en la voyant les yeux fermés, prête à tomber, se tordant les bras et pleurant, avec une telle expression de souffrance sur la figure que nous eûmes peur.
Mais mon tour vint. Oh ! faites-moi dormir, mais tout à fait, et puis faites-moi parler, faites-moi voir, je vous en prie, M. Cima, non ne me faites pas parler.
Bien, comme vous voudrez, je vais essayer, d'ailleurs si vous voulez savoir quelque chose, je vous ordonnerai et vous verrez sans parler.
Bien, commencez, je crois, faites - et je m'assis résolument et croyant en effet, et fermai les yeux.
Mais au bout d'une demi-heure au plus, je ne sentis qu'une pesanteur dans la tête, j'eus chaud aux pieds et froid aux doigts.
J'espérais, folle que j'étais, en dormant voir, comme Lorenzo, voir le duc, voir ce qu'il fait, entendre ce qu'il dit ! J'espérais et mon cœur battait et je souriais comme une insensée. Au bout de quelques temps encore Cima déclara qu'il ne pouvait m'endormir à la première fois, et désappointée je me levai, en effet j'étais bien éveillée et ne sentais rien d'extraordinaire. La séance en resta là et nous passâmes dans la maison. On prenait le thé chez maman, Pelikan était là.
Le reste de la soirée se passa en bêtises, mais je ne cessais de penser aux choses que j'ai vues et je vais m'occuper de magnétisme, j'y crois. Cima dit qu'il appartient à une société de magnétiseurs de Genève et je le suppliai de m'y faire recevoir.
Je crois qu'il parle un peu de Cagliostro, il me promit d'écrire à Genève. Ah ! si c'était vrai. Ah ! si ce n'était pas une plaisanterie ! Ah ! si je pouvais vraiment en faire partie !