Dimanche, 4 octobre 1874 J'ai dormi jusqu'à midi après mon exaspération d'hier soir, vraiment je suis une étrange créature. Mme Daniloff déjeune chez nous avec sa petite fille. C'est une excellente femme. Nous étions au jardin et Makaroff lisait encore la lettre où Ogareff lui dit avoir mordu à l'oreille Tourguenieff dans un élan de colère, étant très malade, pourtant. Le pauvre homme est très chagriné de la tache faite à tous les libéraux par le premier d'entre eux, car dit-il on les regardera comme des êtres sauvages, etc. En ce moment arrivent Mme Sapogenikoff et M. Yourkoff, ce dernier est ici depuis quelque temps et était chez nous plusieurs fois depuis l'arrivée de maman, mais madame vient pour la première fois, en conséquence on lui fait visiter les maisons. Je ne sais si j'ai parlé de la perte immense qu'a faite la maison Sapogenikoff par la treachery de la sœur de M. Sapogenikoff, maintenant on dit qu'ils sont mieux. Je suis pâle, je me suis couchée à deux heures hier. Je suis triste et maman et ma tante me comblent de caresses. Nos visiteurs passent chez nous toute la journée jusqu'au train de huit heures qui les emmène à Monaco où ils demeurent, comme nous passions nos journées chez eux à Genève. C'est un de mes plus grands plaisirs et une de mes plus grandes satisfactions que de recevoir du monde à dîner, dans l'intimité surtout; et je suis tout à fait heureuse lorsqu'on mange et se plaît dans notre maison. J'aime surtout donner l'hospitalité à ceux qui en ont besoin comme M. Zibine qui est très mal en finances en ce moment, hier il a dîné chez nous. C'est surtout envers les personnes qu'on oblige qu'il faut être délicat au suprême degré et prévenant; il faut leur faire oublier leur position et les traiter comme si c'était eux qui vous obligeaient. Mais rarement il faut attendre de la reconnaissance, beaucoup de [Rayé: sots obligés] gens ne pardonnent pas les bienfaits. Je ne comprends pas cela si tu es fier et obligé de recevoir un bienfait, tâche de toutes les forces de rendre ce que tu dois, mais ne déteste pas ton [Rayé: bienfai] obligateur, si tu lui rends méchanceté pour bonté tu n'es pas fier mais tu es lâche ! Maman et tous partent pour Monaco avec Mme Sapogenikoff et Yourkoff. Je me brûle du sucre et écoute les discours de Makaroff sur cette lettre, [Rayé: sur] cela le chagrine beaucoup et il ne comprend pas comment un homme comme Ogareff a pu se porter à un acte d'aussi grossière violence ! Mme Sapogenikoff et Yourkoff savent toute sa correspondance avec Ogareff et cela les amuse beaucoup. Je crois bien, il prend tout au sérieux et nous raconte cela. Dans quelque temps il recevra de Londres une chanson ou invocation de Bakounine, ce célèbre rouge russe. Demain j'organiserai ma chambre jusqu'à ce que viendront les meubles, et j'installerai mon étude quelque part et je chercherai mes professeurs. Car depuis mon arrivée je sens des remords pour n'avoir rien fait tant de temps et je ne serai pas tranquille jusqu'à ce que je ne rétablirai le cours de mes occupations interrompues. Je n'ai pas parlé de mes chiens, du divin Prater et de la bonne Bagatelle, ils me reconnurent et me suivent partout, j'étais si heureuse de les revoir, surtout Prater mon bon, vieux, fidèle, beau, intelligent et incomparable chien. Je protège et caresse Bagatelle parce que personne ne la caresse, elle devait être bien malheureuse pendant mon absence, pauvre chère ! Je suis toute en l'air et je prie Dieu de m'aider et de permettre que je m'arrange et que ma vie devienne régulière et que toutes mes choses soient placées et surtout mes études installées.