Vendredi, 2 octobre 1874 Je me lève bien portante et fraîche, grâce à Dieu; on ne me tourmente plus pour ma pâleur. Je m'habille tout de suite (robe grise) et vais sans chapeau à la Promenade où il n'y a pas une âme; je vais regarder les villas Léon et Gioia, les fenêtres de cette dernière sont ouvertes, Paul est avec moi. Etant allée jusqu'à la villa Souvoroff je revenais et étais tout près de la nôtre lorsque je vis une jupe et tunique et les jambes d'un monsieur, les arbres de la Promenade m'empêchaient de voir le reste car je marchais sur le trottoir entre la promenade des voitures et les arbres, puis parut le corsage et puis enfin la charmante et gracieuse figure de Gioia, ce bijou de mon âme, nous nous reconnûmes, je rougis, détournai la tête, mais près du trou qui est notre entrée actuelle, (nous n'avons ni grilles, ni portes, mais j'ai passé entre deux planches, de la porte qui bouche le trou fait dans le mur, comme eut passé un rat), je me retournai encore, le monsieur le lui dit et elle se retourna, alors je me glissai entre les planches. Cette [Rayé: Charmante] belle créature, j'ai presque souri en la voyant, c'est si commode ici, un matin, il n'y aura personne, elle passera et je tâcherai de lui parler. J'admire plus que jamais nos maisons si bien arrangées dans leurs moindres détails et je me sens bien dans elles, parce que grâce à Dieu, elles sont à nous et c'est si agréable. Je sors un peu, mais Nice est laide, déserte, petite. Lucarini était à la Promenade quand nous passions et Barter le vieux. J'ai bien dîné, j'avais le mal du borsch et, enfin, j'en ai mangé. On a ouvert tous les coffres, les armoires, les paniers etc etc. et on en tire des robes, des chiffons, du linge, des bottines, des chapeaux, etc. etc. etc. tout ce qui était enfermé depuis l'hiver. Mais je vis avec une espèce de désespoir que beaucoup de temps se passera avant que toutes ces taquineries soient rangées et avant que tout soit mis en ordre. Il y a tant de vieilleries, de rubbish, de, de tout ce qui encombre. Je prévois une guerre pour le pavillon, on y a logé papa, presque aveugle, Trifon qui lui est nécessaire, et il ne peut pas se passer de ma classe où il passe ses journées et où on dîne. Il ne me reste que la petite cage en haut, cette cage serait adorable, mais avec les autres pièces, seule elle est impossible. Mais pour me chagriner on a pris, maman a pris un ton lamentable, ce pauvre papa ne peut pas autrement, c'est une barbarie de le déloger etc. etc. Sans doute, une fois logé, le déloger est impossible, une fois habitué à son âge, de dîner et de passer sa journée dans cette chambre il est impossible de changer cela. Je ne supporte pas les contradictions quand on s'oppose à mes désirs on me blesse et on me rend malheureuse, tandis que, quand on les prévient, on fait que j'ose à peine accepter ces prévenances parce que je suis née avec de la délicatesse qui manque hélas ! à tant de personnes ! Je couche dans mon pauvre pavillon qui m'est enlevé.