Vendredi, 25 septembre 1874 J'ai oublié de dire que hier au Bois de Tanlay est descendu de sa voiture et nous voyant, courut après la nôtre pour nous parler et demander où nous sommes descendues et si maman est ici et si elle revient etc. etc. J'ai trouvé cela très aimable et charmant à lui; il nous a connu par Basilévitch pour laquelle il était venu et les personnes qu'il avait rencontrées là, il pouvait les saluer de loin ! Je crois que ce petit Rémy ne me trouve plus à son goût ! Je ne l'ai plus revu depuis. Et en vérité je suis très laide. Quand donc redeviendrai-je ce que j'étais ?!!!!!!!!! Rodionoff d'après mon ordre a cherché des chevaux et ce matin vint faire son rapport. J'écris ceci, le soir, assise sur le canapé devant la grande table, devant moi est mon encrier de voyage, deux bougies, un mouchoir de poche et ma glace ronde; de temps en temps je me regarde et je viens de chanter "Ah je ris de me voir si belle" mais au lieu de belle j'ai dit laide, et au lieu de "qu'on salue au passage" qu'on ne regarde plus au passage. C'est vrai, hélas ! Aujourd'hui encore on m'a regardée parce que de corps je suis moi-même. Je suis sortie depuis trois jours de la détestable robe de Londres, avant hier et hier j'ai porté jupe et tunique marron, jaquette noire, joli col blanc bordé de bleu et un nœud de batiste pareil. Aujourd'hui j'eus la satisfaction de revêtir ma chère robe grise, modèle de simplicité, de grâce, de ce qu'il y a de plus gentil au monde, nettoyée et renouvelée entièrement. Elle est comme elle était dans sa première jeunesse. Pleine de charme, de comme il faut et de gentillesse. J'ai aussi mon chapeau de Bruxelles qui n'a qu'un défaut, c'est qu'il ressemble au chapeau de Mlle de Galve, et je crains et hais les imitations. Je suis de nouveau en peine, à peine tranquille pour les robes que je suis untranquilla pour mon chapeau, j'en ai quatre et pas un, excepté ce noir (et il ne peut pas servir à cause de cette ressemblance) ne me plaît. Si j'étais une dame je ne serais pas embarrassée une seule seconde, il y a tant de chapeaux qui me plaisent. Mais à mon âge il faut réunir tant de choses ! Il faut que le chapeau soit et simple et distingué, et original, et qu'il puisse se mettre toujours sans fatiguer, et surtout qu'il m'aille bien ! ! C'est effroyable ! Dina a essayé chez Querteux et nous étions chez Laferrière, malgré moi, j'ai dans l'idée, peut-être ai-je tort, qu'elle ne nous travaille pas avec bonne volonté. Lundi, elle promet. J'irai encore lundi. Mais c'est que je ne veux pas l'abandonner. Il y a des moments où je lui donne la préférence, quand je regarde la robe grise qui est tellement admirable et pleine de ce je ne sais quoi que je ne sais nommer, [Rayé: que] je suis toute émue en la regardant et mon cœur bat. Aussi il faut me rendre justice, je porte admirablement bien la toilette. Ce n'est pas à moi de le dire, mais... Je suis de taille moyenne, j'ai [Rayé: d'assez beaux] de jolis cheveux, un peu plus longs que la taille, soyeux, dorés et frisés. J'ai une figure ronde, un grand front blanc et bien fait que je couvre par des cheveux coupés comme chez Louis XIV enfant, à Versailles, sur le tableau qui représente la mort de Louis XIII, sur l'escalier. Des sourcils épais foncés, bien tracés et un petit peu arqués, des yeux gris, [Rayé: de grandeur moyenne, plus gris que] ni petits ni grands, d'une forme convenable et souvent foncés le soir, quelquefois brillants et toujours intelligents, des cils de même couleur que les sourcils et assez jolis. Un nez... un nez... dame, c'est difficile à décrire, un nez ni court ni long, [Rayé : plutôt rond] rond [au bout les n...] avec les narines un peu grandes, [Rayé: mais av] quelques petites taches de rousseur sur le nez et une jolie peau ce qui est rare, généralement la plus vilaine peau se trouve sur le nez. Enfin le nez est convenable il pouvait être mieux, mais... [Rayé: Sous le nez jusqu'à la lèvre j'ai une fente très régulière,] la bouche est petite, vermeille, (ce soir je suis comment avant) et très jolie, surtout les coins sont d'un fini et un moelleux exquis. J'ai des dents juste assez bien pour ne pas m'enlaidir, elles ne sont ni mauvaises ni difformes, assez blanches, [Rayé: et ni non plus d'une blancheur éclatante] ce sont de petites dents [Rayé: Rayé: fort ordinaires] passables. Il y a une chose à dire, c'est qu'au lieu d'avoir quatre dents sur la mâchoire supérieure, et puis les canines, je n'en ai que deux et tout de suite après viennent les canines. Ça ne se voit pas et ne regarde que l'histoire naturelle. Sur la mâchoire inférieure tout est en règle. J'ai un menton rond et avec une [Rayé: jolie] fossette bien sentie, de petites oreilles [Rayé: (illisible) comme deux coquilles roses] roses et jolies. Le cou, proprement dit le cou, pas assez long pour une bosse classique mais assez bien pour une femme, surtout quand il est suivi de belles épaules, d'une poitrine haute et blanche comme le lait. Mon corps en général est très beau, je suis très bien faite, et si cambrée qu'on me croit en tournure, cependant je ne mets absolument rien, jamais. Mes pieds et mes mains ne sont pas beaux, au point de vue classique; je n'ai jamais soigné ma main, elle est tenue proprement et pas plus, quant au pied il est exempt de cors et de toutes autres vilenies qu'ont tant de personnes, Dina par exemple a le pied d'une forme classique et elle a des cors. C'est si malheureux; j'ose prier Dieu tous les soirs pour m'en préserver. J'oubliais le teint; je suis blanche et rose et la peau [Rayé: sur la figure] est fine, sur les tempes on voit même les veines, ainsi que de chaque côté de la bouche principalement à gauche. Près de l'œil droit sur la tempe j'ai un grain de beauté, et un autre très petit sur la joue gauche, un peu bas, sur l'endroit qui est velouté. Quelle est cette fantaisie de me décrire ? J'ai été juste comme pour une autre, je n'étais ni indulgente ni faussement sévère comme certaines personnes qui par cela veulent s'attirer des compliments. Il faut ajouter que je marche très bien. Il y a beaucoup de bien et de joli dans ce portrait. Dans l'ensemble ça ne paraît peut-être pas mais en détail, bien analysé, cela est pourtant. Je dis cela parce qu'on dira que je me suis flattée à cause de trop fréquentes répétitions de ces deux mots, dans l'ensemble, dis-je, cela peut très bien ne pas paraître, mais en détail mon portrait est tout à fait exact. J'étais dire au revoir à Ferry jusqu'à mon prochain voyage à Paris, elle m'a annoncé le mariage de sa sœur en m'y invitant, à la Madeleine. Après nous allons chez Fourmi, dans l'avenue Marbeuf, un [Rayé: loueur] marchand de chevaux. Il n'a rien de bon, mais cela me fait du bien d'aller dans les écuries, je m'exerce. Après, chez Maurice, où il y a une magnifique bête, couleur chocolat à l'eau, huit ans, grande et superbe. C'est un cheval qui me plaît, presque pur sang, et il a l'action vive et imposante, dans tous ses mouvements il est noble et majestueux. Sa couleur ne me plaît pas beaucoup, mais ses formes sont admirables. Mais douze mille francs. Oh ! Misère II! Je cours après mon chapeau, Virot m'en promet plusieurs pour demain. Avant de rentrer nous parlons à Lucarini et à Logé ce grand et noble artiste ! J'envoie ma tante chez le diacre pour lui dire de prier Sauvais d'aller voir ce cheval chez Maurice demain et nous dire après son sentiment. Je suis toute seule toute la soirée, j'aime assez cela pour écrire et penser librement. Basilewsky disait qu'il réserve deux heures par jour, de deux à quatre heures uniquement pour penser.