Sunday, 22 June 1884
I have lost half my weight. For two months one can trace the progress of this thinning day by day.J'ai maigri de la motié. Depuis deux mois on peut suivre jour par jour les progrès de cet amincissement.
Ce n'est plus Vénus callypige, c'est Diane. Je me contenterais bien de Diane mais Diane peut se changer en carcasse...
En apparence je me porte bien et vis comme d'habitude. Mais j'ai la fièvre tous les jours tantôt dans la journée, tantôt la nuit. Des heures à me retourner sans trouver de repos, puis des cauchemars ou des hallucinations.
Disciples de Maupassant n'attribuez pas cet état à... enfin des insomnies de fille majeure.
Non, mes pauvres amis. Ce n'est pas cela. Bien que jamais ces choses ne m'aient enlevé le sommeil je connais la différence. Les rêves d'amour, mais j'en fais tous les soirs pour m'endormir à moins que je pense à quelque tableau. Non, ici c'est la vraie fièvre, fatigante et embêtante.
Donc, je suis résolue d'aller voir Potain II!
Vous comprenez, ce n'est pas le moment de mourir. Il y a des articles triomphants dans les journaux mondains à Paris et en Angleterre. Ma robe et ma coiffure de l'ambassade de Russie font le tour de la presse genre Etincelle. Coiffure à la Psyché, dit-on.
J'ai aussi cinquante journaux qui parlent de mon Salon. Et des critiques d'art sérieux.
Je commence à avoir du talent. Et je me vois dépérir.
J'ai rêvé de Jules toute la nuit. Je lui parlais du nouveau livre de Daudet dont Paris raffole. Ça s'appelle Sapho, mais on n'y parle point de ce que promet le titre. C'est l'histoire d'un *collage.*
Je l'ai lu deux fois désirant faire la paix avec le style de Daudet qui m'énerve.
Suis-je seule à en être agacée ? Je ne sais mais je l'exècre. Ça court, ça court, ça court, ça file, toujours, toujours, vite, vite. C'est une fuite, un éparpillement. Le lecteur tâche de suivre la langue en dehors, hors d'haleine. C'est toujours des lambeaux de phrases. Des entrefilets lâchés comme à regret par un homme plein de commisération qui est trop pressé pour en dire autant qu'il en sait. Et toujours quelque chose de sinistre dans et des sous-entendus à propos de pommes de terre frites. C'est comme un tableau peint par tâches, par indications, l'œil est crispé de ne pouvoir se reposer sur rien de solide. Un pizzicato sans fin.
Comme Zola doit exécrer ça ! Mais il ne le dira pas. S'il dénigrait Daudet qui louerait-il ? Et il faut bien avoir l'air d'aimer d'autres que soi.
Il encense Goncourt et Daudet pour ne pas s'adorer tout seul. C'est comme lorsque j'envoie des notes au "Sport", en me citant j'en cite deux ou trois autres pour ne pas parler de moi seule. Des comparses.
Je revins de la foire de Neuilly mais je n'ai pas vu ce qu'il me faut.
Et puis ? Eh bien je me promène d'un bout à l'autre de l'étage en fumant et en parlant anglais toute seule.