Monday, 8 January 1883
Vraiment cet homme remplissait la France et presque l'Europe. Tout le monde doit sentir que quelqu'un manque; il semble qu'il ne reste plus rien a lire dans les journaux, rien a faire a la Chambre. Il y a sans doute des hommes plus utiles, obscurs, travailleurs, inventeurs, administrateurs patients... Ils n'auront jamais ce prestige, cette magie, cette puissance. Exciter l'enthousiasme, le devouement, grouper [Mots noircis: courir les partis] etre le porte-voix heroique de la patrie; ce n'est donc pas utile, habile, admirable ? Incarner son pays, etre le drapeau vers lequel tous les yeux se tournent au moment du danger... Ce n'est donc pas plus que tous ces merites de cabinet, ces vertus et ces habiletes sages de [Mot noirci: fatalismes] muris. Mon Dieu Victor Hugo mourrait ce soir que cela ne ferait rien a personne, son oeuvre est la quoiqu'il advienne et il importe peu qu'il soit mort aujourd'hui ou il y a dix ans, et puis il a accompli sa carriere. Mais Gambetta c'etait la vie, la lumiere du jour renaissant tous les matins, c'etait l'ame de la Republique, c'etait la gloire, la chute, le triomphe ou le ridicule du pays entier. C'etait les evenements, c'etait la parole; c'etait une epopee en action et en discours dont on ne ressaisira plus jamais ni un geste ni une inflexion de voix. Prodigieuse incarnation d'un parti qui est presque la France entiere, et de toute facon dispensateur de tout ce qui faisait vibrer les coeurs de sympathie, de crainte, d'envie, d'admiration ou de haine.
Et c'est fini pour jamais.
Que va devenir Rochefort et a propos de quoi fera-t-il de l'esprit. Et qui empechera le developpement du talent de M. Clemenceau ?
Au Pere Lachaise il y a eu une procession formidable du peuple. Jamais, dit un journal, on n'a vu un pareil lendemain.
Si j'avais eu le bonheur de connaitre cet homme je ne sais ce que je serais devenue a present...
La maladie et la mort de Gambetta,
L'Allemagne et Gambetta,
Les manifestations,
Les couronnes,
Gambetta intime etc.
On lit cela dans les journaux et cela parait si incroyable, si atroce, si injuste, comme...
Ma famille trouve que je suis bien bonne de rester abattue pour des choses qui ne me regardent pas. Et Dusautoy dit que de tels sentiments ont cela d'horribles que je preferais toujours aux miens, a un homme qui m'aura donne son ame et sa vie, quelque grand homme, quelque heros a qui je n'aurai peut-etre pas parle deux fois et a qui je me devouerai. Il n'y a pas de danger, je n'aurai jamais tant de bonheur, moi je passe a cote ou en dessous.
C'est tout de meme triste.
Mon portrait est "livre". C'est une veritable horreur. Je ne suis pas laide la-dessus mais je fais une grimace extraordinaire, on dirait que je suis empalee tant je suis raide, j'ai l'air d'avoir peur de tomber de mon fauteuil. Les yeux [Mots noircis: vides et] grands ouverts fixent le vide, le nez est dur gros. Mais le bouquet c'est la bouche que j'ai jolie et qu'il m'a faite pincee dans une grimace [Mot noirci: de sourire] qui ballonne les joues. Vous savez que je pro-teste contre une pareille representation devant la posterite. Lorsqu'on l'a apporte les domestiques sont venus dire qu'on m'envoie un tableau. Qu'est-ce que c'est ? C'et une dame en blanc et lorsque Rosalie dit c'est moi les autres repondent: cette Rosalie quelle blagueuse, elle dit toujours des betises. Quatre mille francs c'est raide pour une grimace qui n'a pas de valeur artistique. Le fond est rouge tres fonce, epais, opaque et la- dessus des epaules manquant d'enveloppe et cette tete abominable. Les mains sont bien. La dentelle est si travaillee qu'elle est lourde, epaisse, affreuse. J'ai du bonheur en tout.