Friday, 19 May 1876
Vendredi, 19 mai 1876
Avant je pleurais sur Mignon, à présent je pleure sur la musique de La Traviata. Mignon me paraît une bourgeoisie. J'explique cela tout naïvement parce que personne ne meurt.
Quel malheur de se réveiller, je voudrais toujours dormir, on est plus heureux quand on dort. Je me suis levée à une heure et je trouve que c'est trop tôt.
Ma tante et Potechine sont allés au Vatican, et moi, ne pouvant être avec Antonelli j'aime mieux rester seule.
Il viendra vers cinq heures, je voudrais tant que ma tante fût encore absente. Je voudrais me trouver seule, involontairement en apparence. Car je ne peux plus montrer que je le cherche. C'est ma tante qui l'a invité, ma tante qui ne sait rien, il sait cela.
Je viens de chanter et j'ai mal à la poitrine.
Me voyez-vous posée en martyre ? C'est trop bête, non ce n'est pas bête. Je suis coiffée à la Vénus Capitoline, je suis en blanc comme une Béatrix avec un chapelet et une croix de nacre sur le cou.
Il y a, quoi qu'on dise, dans l'homme un certain besoin d'idolâtrie, de sensations matérielles. Dieu dans sa simple grandeur ne suffit pas. Il faut des images à regarder, des croix à baiser.
*Oh ! ces stances. Cette tante, ce savant voyage ! Cette façon de recevoir les jeunes gens !*
*Vraiment c'était bien malheureux pour moi d'être une enfant et de n 'avoir pas de parents civilisés.*
Hier soir j'ai compté les grains du chapelet, ils sont soixante, et je me suis prosternée soixante fois, chaque fois en frappant le front contre le plancher. Je n'avais plus de souffle mais il me semblait avoir fait un acte agréable à Dieu. C'est sans doute absurde, mais l'intention y était. Dieu tient-il compte de l'intention ?
Ah ! mais, j'ai là le Nouveau Testament. Lisons. Ne trouvant pas le livre saint j'ai lu Dumas, ce n'est pas la même chose.
J'ai cru que j'étais forte mais au contraire (je ne suis pas maigre) je suis plutôt maigre que grasse. Je suis comme doit être une femme vraiment bien faite à dix-sept ans.
Ma tante est rentrée à quatre heures et au bout de vingt-cinq minutes je l'avais adroitement excitée à aller voir l'église de Santa Maria Maggiore. Il est quatre heures et demie. J'ai mal fait, il fallait la renvoyer à cinq heures car je crains bien qu'elle ne rentre encore trop tôt.
Quand on annonça le comte Antonelli, j'étais encore seule, car ma tante avait eu l'heureuse idée de visiter le Panthéon outre Santa-Maria Maggiore. Mon cœur battait si fort que je craignais qu'on ne l'entendît comme on dit dans les romans. Il s'assit près de moi et commença par me prendre la main que je retirai aussitôt. Alors il me dit qu'il m'aimait, je le repoussai en souriant politely.
— Ma tante va rentrer tout à l'heure, dis-je, prenez patience.
— J'ai tant de choses à vous dire, fit-il, embarrassé d'avant-hier.
— Vraiment.
— Mais votre tante va rentrer.
— Alors dépêchez-vous.
— Ce sont des choses sérieuses.
— Voyons.
— D'abord, vous avez mal fait d'écrire de moi toutes ces choses.
— Ne parlons pas de cela.
*Rien de plus idiot que moi. C'est au point que je deviens comme toutes les jeunes filles de romans.*
— Je suis un chien qui s'est mal conduit.
— Ça c'est vrai...
— Voyez !
— Après ?
— Après ?
— Monsieur, je vous préviens que je suis très nerveuse, vous feriez donc bien de parler simplement ou de ne rien dire.
— Je vous aime ! Je vous aime !
— Oh ! ça.
— Vous ne croyez pas ? !
— Non.
— Ecoutez, j'ai parlé à ma mère et ma mère a parlé à mon père.
— Eh bien après ?
— J'ai bien fait n'est-ce pas ?
*Rien de plus bête que moi ! Comme les victimes de romans. Fi !*
— Cela ne me regarde pas, ce que vous avez fait, vous l'avez fait pour vous.
— Vous ne m'aimez pas ?
— Non.
— Et moi je vous aime comme un fou !
— Tant pis pour vous, dis-je en souriant et en me laissant prendre les mains.
— Non, écoutez, dit-il comme Torlonia, parlons sérieusement, vous n'êtes jamais sérieuse, on ne peut pas comme ça ! [sic].
— C'est vous qui le dites ?
— Ecoutez.
— J'écoute.
— Je vous aime... attendez ! je vous aime, j'ai parlé à ma mère, je vous aime, puis me mettant les bras autour de la taille et me posant comme un enfant sa tête sur l'épaule, soyez ma femme ! dit-il.
Enfin ! m'écriai-je intérieurement et je ne répondis rien.
— Eh bien ? demanda-t-il.
— Rien, répondis-je en souriant.
— Vous savez, dit-il encouragé, il faut mettre quelqu'un là-dedans.
— Comment ?
— Oui, je ne peux pas faire moi-même, il faut que quelqu'un s'en charge, un homme posé, respectable, sérieux, qui parle à mon père, qui arrange tout en un mot. Qui ?
— Visconti, dis-je en riant.
— Oui, dit-il très sérieux, j'ai pensé à Visconti, c'est l'homme qu'il faut, il est si vieux qu'il n'est plus bon qu'à faire le *Mercurio.*
— Seulement, reprit-il, je ne suis pas riche, pas du tout riche, Ah ! je voudrais bien être bossu et affreux et posséder des millions.
— Vous ne gagneriez rien auprès de moi.
— Ah ! ah ! ah !
— Je crois que voilà une nouvelle insulte, dis-je en me levant.
— Mais non, mais je ne parle pas de vous, vous êtes une exception, vous !
— Alors ne me parlez pas d'argent, ni d'autre chose.
— Mais que vous ai-je fait ?
— Rien.
— Pardonnez-moi !
— Quoi ?
— Dieu comme vous êtes, on ne peut jamais comprendre ce que vous voulez 1 Consentez... Consentez à être ma femme, il voulut me baiser[ANNOTATION] *Ce n 'est pas un homme, ça ! C'est une femme galante que cet Antonelli !* la main mais je lui présentai la croix de mon chapelet qu'il baisa puis levant la tête.
— Comme vous êtes religieuse, dit-il en me regardant.
— Et vous, vous ne croyez en rien.
— Moi, je vous aime, m'aimez-vous ?
— Je ne puis pas dire, dis-je en me détournant.
— Dites, soupira-t-il.
— Je ne dis pas ces choses-là.
— Alors pour Dieu ! faites-le moi comprendre au moins.
Après un instant d'hésitation ma tête tombait sur son épaule. Quel chef-d'œuvre !
— Vous consentez !
— Doucement, dis-je en me levant, vous savez qu'il y a mon grand-père et mon père et ils opposeront une forte résistance à un mariage catholique.
— Ah ! il y a encore cela.
— Oui, il y a encore cela.
Il me prit le bras et me plaça à côté de lui devant la glace en amenant ma figure tout près de la sienne. Nous étions très beaux ainsi.
— Nous en chargerons Visconti, reprit Antonelli.
— Oui.
— C'est l'homme qu'il faut. Mais comme nous sommes jeunes pour nous marier. Pensez-vous que nous serons heureux ?
— D'abord il faudrait mon consentement.
— Sans doute, donc supposons, *si* vous consentez, serons-nous heureux ?
*Sa peau foncée et ses joues molles sont de nouveau passées sous silence. J'espérais avoir un beau souvenir et je ne voulais pas détruire l'illusion.*
— Si je consens, dis-je en souriant, je puis jurer sur ma tête qu'il n'y aura pas au monde un homme plus heureux que vous.
— Alors nous nous marierons.
Je souris.
— Ah ! s'écria-t-il en bondissant par la chambre, comme ce sera drôle quand nous aurons des enfants !
— Vous êtes fou, Monsieur.
— Oui, d'amour.
En ce moment, entendant des voix dans l'escalier je m'assis tranquillement et attendis ma tante et Potechine qui entrèrent aussitôt.
J'avais un grand poids enlevé de sur le cœur, je devins gaie et Antonelli ravi. Il se souvint que j'avais désiré un jour un parapluie vert de moine et alla m'en chercher un.
Pendant le dîner mon pied ne quitta pas le sien. J'étais calme et heureuse, mais j'avais bien des choses à dire et à entendre. Excepté notre appartement, tout le premier de l'hôtel est vide, nous prenons une bougie et parcourons ces immenses appartements parfumés encore de l'ancienne grandeur des palais italiens, mais ma tante est avec nous. Je ne savais comment faire.
Nous nous arrêtons pendant plus d'une heure dans un grand *Je me dégoûte ! ! !* salon jaune et Pietro imite le cardinal, son père, ses frères, Walitsky, Bruschetti, etc.
Comme vers onze heures nous rentrions chez nous, arrive Potechine. Nous soupons et ma tante s'amuse à faire écrire à Antonelli des bêtises en russe.
— Copiez-ça, dis-je, en prenant un livre et en écrivant sur la première page.
— Quoi ?
— Lisez.
Je lui indiquais les huit mots que voici : Partez à minuit, je vous parlerai en bas.
— Compris ? demandai-je, en effaçant.
— Oui.
Dès lors je fus soulagée et singulièrement agitée. Antonelli se tournait vers la pendule à chaque instant et je craignais qu'on n'en comprît la cause. Comme si on pouvait deviner ! Il n'y a que les consciences coupables pour avoir de ces peurs...
A douze et quart, il se leva, laissa partir Potechine et me dit bonsoir en me serrant fortement la main.
— Bonsoir, Monsieur, dis-je, nos yeux se rencontrèrent...
Je ne saurais décrire comment, ce fut un éclair.
— Eh bien, ma tante, dis-je, demain nous partons de bonne heure, rentrez chez vous, je vous enfermerai, comme ça vous ne m'empêcherez pas d'écrire et je me coucherai vite.
— Tu le promets ?
— Certainement.
J'enfermai ma tante et ayant jeté un coup d'oeil dans la glace, descendis l'escalier dérobé.
Je poussai la porte, il se glissa dans l'entrebâillement comme une ombre et je me trouvai dans ses bras... pendant quelques secondes sans me rendre compte de rien.
J'ouvris la bouche pour parler mais il devina ma pensée.
— N'est-ce donc pas causer ceci ? dit-il tendrement.
— Si, répondis-je de même.
— On se dit tant en se taisant quand on s'aime... du moins... moi je vous aime...
Je m'amusais de faire une scène de roman et pensais involontairement à ceux de Dumas.
— Je pars demain...
— Et nous avons à causer sérieusement et moi qui l'oubliais... c'est qu'on ne pense plus à rien quand on est... comme ça...
— Venez, dis-je en fermant la porte de façon à ne laisser pénétrer qu'un faible rayon de lumière et je m'assis sur la dernière marche du petit escalier qui occupe le fond du cabinet.
Il s'agenouilla.
A chaque instant je croyais entendre venir et je restais immobile et tressaillant à chaque goutte de pluie qui tombait sur les carreaux.
— Mais ce n'est rien, dit mon impatient amoureux.
— Vous en parlez bien à votre aise, Monsieur, si on venait vous seriez flatté et moi perdue.
La tête renversée je le regardais à travers mes cils.
— Avec moi, dit-il se méprenant au sens de mes paroles, vous ne risquez rien. Je vous respecte et vous aime trop... vous êtes en sûreté.
Je lui tendis la main en entendant ce « noble langage ».
— N'ai-je pas toujours été convenable et respectueux ?
— Oh ! m'écriai-je en me reculant, car l'affreux souvenir me revint comme une atroce douleur, non, non, pas toujours !
— Mais...
— Ne parlez pas de cela, je vous en prie... c'est affreux ! Je suffoquais.
— Oh ! murmura-t-il humblement, je vous ai tant priée de me pardonner... d'oublier... Soyez bonne... ayez pitié de moi... Pardon !...
*Il était sans doute pochard l'autre soir.*
— J'ai pardonné, dis-je tout doucement et... j'ai oublié... ajoutai-je en cherchant sur sa poitrine comme une protection contre l'insulte passée et contre lui-même.
Nous étions comme dans un rêve tous les deux... est-ce donc cela, pensai-je, un de ces moments où l'on est heureux, où l'on aime... est-ce sérieux ? Il me semblait toujours qu'il allait rire tant il était grave et tendre. J'abaissai mon regard sous l'éclat extraordinaire du sien.
— Votre bouche, cria-t-il dans un murmure passionné, donnez-moi votre bouche.
Je ne songeai même pas à désobéir et allongeai le cou pour rencontrer ses lèvres...
On a raison de dire qu'un baiser sur la bouche... La tête renversée, les yeux fermés, les bras pendants, je ne pouvais m'en détacher...
— Oh fis-je enfin, vous dites que ce n'est rien...
— Je ne le dis plus. Mais voyez, de nouveau nous avons oublié de causer, soyons sérieux et causons de nos affaires.
— Oui, causons.
— D'abord, comment faire puisque vous partez demain ? Ne partez pas... je vous en prie, ne partez pas...
— C'est impossible, ma tante...
— Elle est si bonne, oh ! restez... et il m'enlaçait comme une couleuvre.
— Elle est bonne, mais elle ne consentira pas. Ainsi... adieu pour toujours...
— Non, non, je viendrai à Nice.
— Quand ?
*Juin 1884 : Non seulement je ne me souviens plus du tout de l'agrément de cet instant, mais je crois que même alors il n'y en a eu aucun. Mais je me croyais probablement tenue de raconter cela d'une façon romanesque. On a beau dire, si réellement ça m'avait fait plaisir je me serais souvenue de ce plaisir.*
— Vers la fin du mois, je pense. Si vous consentiez à me laisser échapper en faisant une dette je partirais demain...
— Non, je ne le veux pas ! Je ne vous verrais pas dans ce cas.
— Mais vous ne pouvez pas m'empêcher d'aller faire des folies à Nice !
— Si, si, et je vous le défends.
— Alors, il faut attendre que mon père me donne de l'argent. Écoutez, j'espère qu'il sera raisonnable, d'ailleurs il n'a rien contre... Nice, je crois, l'affaire est engagée, ma mère a parlé... Mais... mais s'il ne me donnait pas d'argent I Vous savez si je suis assez dépendant, assez malheureux !
— Il donnera.
— Et sinon ?
— Exigez.
— Donnez-moi un conseil.
— Je ne sais.
— Vous qui raisonnez comme un livre, vous qui parlez de l'âme, de Dieu, donnez-moi un conseil !
— Priez Dieu, dis-je en lui présentant ma croix, toute prête à rire s'il prenait la chose en ridicule ou à garder mon air grave s'il la prenait au sérieux. Il eut une figure impassible, appuya la croix sur son front et baissa la tête en prière pendant que je baisais tendrement ses cheveux.
— J'ai prié, dit-il.
— Vrai ?
— Vrai. Mais continuons... donc, nous chargeons de cela Visconti...
— Bien.
*Il pensait peut-être que je lui donnerais de l'argent. J'en aurais donné et je l'aurais détesté.*
Je disais « bien » et je pensais « provisoirement ». J'agissais en m'appuyant sur ce proverbe : un bienfait n'est jamais perdu.
— Mais ça ne peut se faire tout de suite.
— Quand alors ?
Il riait.
— Je ne...
— Dans deux mois ?
— Vous voulez rire ? demandai-je comme si c'était la chose la plus impossible.
— Dans six ?
— Non.
— Dans un an ?
Il riait toujours.
— Oui, dans un an... vous attendrez ?
— S'il le faut, pourvu de vous voir tous les jours...
— Je passerai l'hiver à Rome.
— C'est donc question d'été ?...
— Venez à Nice car dans un mois je vais en Russie.
— Je vous suivrai.
— Ça ne se peut.
— Et pourquoi ?
— Ma mère ne voudra pas.
— Personne ne peut m'empêcher de voyager.
— Ne disons pas de bêtises.
— Mais comme je vous aime !.
Je me penchai vers lui pour ne pas perdre une seule de ses paroles.
— Je vous aimerai toujours... dit-il.
Nous entrons dans les banalités amoureuses... banalités qui deviennent divines si réellement on aime toujours.
— Non, vraiment, disait-il, ce serait beau de passer la vie ensemble... oui, passer la vie avec vous toujours, ensemble, à vos pieds, vous adorant... Nous serons vieux tous les deux... vieux à priser du tabac et nous nous aimerons toujours...
Par prudence je lui tenais les mains et lui recommandais d'être sage.
— Oui, oui, ma... ma chère, disait-il, ne trouvant d'autre mot et ce mot si commun, dans sa bouche devenait une caresse extrême... il me regardait avec ravissement, les mains jointes.
Puis on parlait raison et puis il se traînait à mes pieds, criant d'une voix étouffée, que je ne pouvais pas l'aimer comme il m'aimait que c'était impossible !
— Ah ! je suis bien malheureux, je souffre tant !
— Et de quoi, Monsieur ?
— D'amour !
J'entends tout cela pour la première fois mais je sais que c'est une vieille chanson qu'on débite par cœur.
Il ne faut pas croire que je me laissais embrasser sans cesse, quand cela arrivait je l'écrivis sans rien omettre.
Il voulut que nous nous fassions nos confidences.
— Oh ! les vôtres, Monsieur, ne m'intéressent pas.
— Alors, dites-moi combien de fois vous avez aimé ?
— Une fois.
— Et qui ?
— Un homme que je ne connais pas, que j'ai vu dix ou douze fois dans la rue, qui ne sait pas que j'existe. J'avais treize ans alors, et je l'aime jusqu'à présent et je ne lui ai jamais parlé.
— C'est un conte !
*Fallait être vraiment cruche, dix-sept ans, pour écouter ça.*
*Je ne compte pas ceux que je détestais.*
— C'est une vérité.
— Mais c'est un roman, c'est une fantaisie, c'est impossible, c'est une ombre.
— Oui, mais le seul que je n'aie pas honte d'aimer et qui m'est devenu une espèce de divinité. Je ne le compare à personne et il n'y a pour cela personne de digne.
— Où est-il ?
— Je ne sais seulement pas, il est marié, très loin.
— Voilà une folie !
Et mon fichu Pietro* avait l'air passablement incrédule et dédaigneux,
— Mais c'est vrai, et tenez je vous aime, mais c'est autre chose.
— Je vous donne tout mon cœur et vous ne me donnez que la moitié du vôtre.
Chose singulière, il avait l'air de s'ennuyer en disant cela.
— Ne demandez pas trop et soyez satisfait.
— Mais ce n'est pas tout, il y a autre chose ?...
— C'est tout.
— Pardonnez-moi et permettez-moi de ne pas vous croire cette fois.
Voyez-vous cette dépravation !
— Il faut croire la vérité.
— Je ne peux pas.
— Tant pis ! m'écriai-je fâchée.
— Ça surpasse mon esprit, dit-il.
— C'est que vous êtes bien dépravé.
— Peut-être.
— Vous ne croyez pas, que jamais je n'ai permis qu'on me baisât la main, que jamais je n'ai touché un homme ? ! !
— Pardon, mais je ne le crois pas.
— Oh!
— Je vous croirai plus tard.
— Asseyez-vous à côté de moi, dis-je, et causons, et dites tout !
Il me raconta tout ce qu'il a dit et ce qu'on lui a dit.
— Vous ne vous fâcherez pas, dit-il ensuite, si...
— Je ne me fâcherai pas si vous me cachez quelque chose.
— Eh bien... vous comprenez, notre famille est très connue ici...
— Oui.
— Et vous êtes des étrangers à Rome...
— Alors ?
— Alors ma mère a écrit à Paris... à plusieurs personnes.
— C'est très naturel... et que dit-on de moi ?
*Faut-il avoir été folle pour laisser passer une phrase semblable !*
*Et je n 'avais rien compris !*
— Encore rien... mais on peut dire ce qu'on veut, je vous aimerai...
— Je n'ai pas besoin d'indulgence...
Et, pleine d'inquiétude, je tâchai de prévenir ce qu'on pourrait dire à Nice et d'y *légaliser* notre position en racontant comment le consul a été fait notre ennemi par Georges et ses scandales.
J'avais si peur I Oh ! comme tout le plaisir que je venais d'avoir était abîmé... mutilé, évanoui !
— Maintenant, dit-il, il y a la religion.
— Oui, la religion...
— Oh ! fit-il de l'air le plus câlin, faites-vous catholique...
Mais je l'arrêtai court par un mot très sévère.
— Voulez-vous donc que je change de religion ! s'écria Antonelli.
— Non, car si vous faisiez cela, je vous mépriserais.
En réalité je n'aurais été fâchée qu'à cause du cardinal.
— Comme je vous aime, dit-il de nouveau, comme vous êtes belle, comme nous serons heureux.
Pour toute réponse, je pris sa tête dans mes deux mains et je l'embrassai sur le front, les yeux, les cheveux, la bouche.
Je le fis plus pour lui que pour moi.
— Marie, Marie ! criait ma tante d'en haut.
— Qu'y a-t-il ? demandai-je d'une voix calme en passant la tête par la trappe pour que ma voix parût venir de ma chambre.
— Il est deux heures, il faut dormir.
— Je dors.
— Tu es déshabillée ?
— Oui, laissez-moi écrire.
— Couche-toi.
— Oui, oui.
Je redescendis et trouvai la place vide, le malheureux s'était caché sous l'escalier.
— Maintenant, dit-il en venant reprendre sa place, parlons de l'avenir.
— Parlons-en.
— Où vivrons-nous ? Aimez-vous Rome ?
— Oui.
— Alors nous vivrons à Rome mais en dehors de ma famille... tout seuls.
*Et pendant tout mon séjour à Rome depuis le commencement cet homme me compromettait ! Et je ne comprenais pas qu'il éloignait tout le monde. Il allait même jusqu 'à dire à ceux qui demandaient d'être présentés que nous ne voulions pas ! ! ! ! Ceci j'ai [sic] appris de source certaine à Naples !*
*Je ne lui pardonnerai jamais d'avoir éloigné les autres ! L'infâme ! Et moi qui perdais déjà confiance dans mes succès ! Je crois bien !*
— Je crois bien. D'ailleurs maman ne me laisserait pas vivre dans la famille de mon mari.
— Elle aurait bien raison... et puis ma famille a des principes si... extraordinaires, ce serait un supplice. Nous achèterons une petite maison dans le nouveau quartier...
— J'aimerais mieux une grande - et je cachai dans son épaule une grimace significative.
— Eh bien, une grande...
Et on se mit, lui du moins, à faire des arrangements futurs. On voyait bien un homme qui a hâte de changer d'état d'une manière ou d'une autre.
— Nous irons dans le monde ensemble, dit-il, nous mènerons grand train, n'est-ce pas ?
— Oh ! oui, dites-moi... racontez tout. Si vous étiez... bêtes vous prendriez ma question pour de vils calculs, mais vous avez assez d'esprit pour comprendre que lorsqu'on se décide à passer la vie ensemble, il faut tâcher de le faire aussi bien que possible.
— Je comprends bien... Vous savez tout de ma famille... mais il y a le cardinal.
— Il faut se mettre bien avec lui.
— Je crois bien, je le ferai absolument et, vous savez, la plus grande partie de la fortune sera pour celui qui aura le premier un fils... aussi il faut avoir tout de suite un fils.
— Mais c'est dans notre intérêt, comprenez donc !
— Je comprends.
— Seulement... je ne suis pas riche...
— Qu'importe ! fis-je un peu froissée mais me possédant assez pour faire un geste de mépris, ce pouvait être un piège...
— Mais..., dit-il.
— Quoi ?
— Mes frères ne me laisseront pas me marier le premier...
— Et comment ?...
— Il faudra marier le Sauvage* et le Lion*... ils me feraient la guerre sans cela...
— Ce sera une course, dis-je en riant.
Puis, comme fatigué de ces discours *sérieux* il m'entoura de ses bras la taille... et ses yeux brillaient comme deux bougies dans l'obscurité.
— *Occhi neri,* dis-je en les couvrant avec ma main, car ces yeux me faisaient peur.
Il se prosterna à mes pieds et me dit tant et tant que je redoublai de surveillance et le fis asseoir à côté de moi...Non, ce n'est pas un vrai amour... avec un vrai amour il n'y aurait rien de mesquin ou de vulgairement sale à dire ou à faire... Je me sentais mécontente au fond...
— Soyez sage.
— Oui, dit-il en joignant les mains, oui, je suis sage, je suis respectueux, je vous aime.
L'aimais-je vraiment ou bien avais-je la tête montée ? Qui saurait le dire au juste ?... pourtant du moment où le doute existe... il n'y a plus de doute... Quoi qu'il en soit... l'émotion, toutes ses paroles amoureuses... l'obscurité et puis encore peut-être quelque chose que je ne sais pas... je me renversais sur son épaule en me faisant une ceinture de ses deux bras et en fermant les yeux.
— Je vous aime, je vous aime ! dis-je hors de moi en pressant ses deux mains sur mon cœur.
Il ne répondit rien et appuya sa tête sur une marche de l'escalier, à côté de la mienne. Peut-être n'a-t-il pas compris l'importance que j'attachais à mes paroles... peut-être les trouvait-il toutes naturelles...
Mon cœur ne battait plus, mes bras retombèrent le long de mes côtés... certes ce fut un délicieux moment... il était sans doute aussi ravi que moi car il demeura immobile comme moi et sans proférer une parole [UNE LIGNE cancellée] je sentais seulement sa respiration oppressée aux soulèvements de son épaule sur laquelle je m'appuyais. Mais la peur me prit, je sentais que ma tête allait s'égarer...
*Ce sont ces mots qui décident de la journée à mon idée. Tout ce qui précède ne me semble rien, c'est lui qui parlait mais ici c'est ce qui décide l'affaire. J'attachais une importance énorme à ces trois mots : Je vous aime* et je les regrette bien plus que les baisers qui pouvaient presque être inconscients.
— Il faut partir, dis-je en me dégageant brusquement.
— Déjà !
— Il est temps.
— Attendez un instant encore, là, près de moi, que nous sommes bien ainsi... si on pouvait passer toute la nuit comme ça...
J'étais trop loin du vrai sens de ces mots pour me récrier, aussi je gardai le silence lorsqu'il se recula à genoux et joignant encore les mains :
— Tu m'aimes, fit-il, n'est-ce pas, et tu m'aimeras toujours... dis, tu m'aimeras toujours ?
Ce tutoiement me donna froid... et me parut humiliant...
— Toujours, murmurai-je, mécontente, toujours... et vous, vous m'aimez ?
— Si... je... Oh ! ! Comment pouvez-vous demander de pareilles choses ! ! Ah ! ma chérie... si... oui, si on ne pouvait sortir d'ici, je voudrais qu'on ne pût sortir d'ici...
— Nous serions morts de faim, dis-je humiliée de ces noms caressants qu'il me donnait et ne sachant comment répondre.
— Mais quelle belle mort, votre bouche près de la mienne.
Je ne résistai pas à ce nouveau baiser mais je le reçus avec une sorte de... répugnance.
Je me redressai et il suivit mon exemple en se soutenant à ma taille...
Il s'appuya au mur et m'attira vers lui.
— Dans un an, dit-il en me mangeant des yeux,
— Dans un an, répétai-je plus pour la forme que pour autre chose... je ne croyais pas au sérieux de... l'aventure. Seulement, comme j'avais donné dedans, je demandais qu'il la crût sérieuse et reçût mes faveurs comme des bienfaits du ciel... Au fait qu'importe ma pensée intime ? J'agissais en amoureuse pénétrée, enivrée, inspirée, grave et solennelle.
En ce moment j'entendis ma tante qui, voyant toujours de la lumière chez moi, s'impatientait.
— Vous entendez, dis-je en m'arrachant de ses bras, partez, bonsoir, - et saisissant sa tête dans mes deux mains je lui donnai un dernier baiser sur la bouche et m'enfuis vers l'escalier sans me retourner.
C'est une fin de scène que j'aie lue quelque part... Fi ! Je m'abaisse en me moquant de tout. Serais-je toujours mon propre critique ou bien est-ce parce que je n'aime pas encore tout à fait.
— Il est quatre heures, criait ma tante.
— D'abord, ma tante, il n'est que deux heures dix minutes et ensuite laissez-moi tranquille.
Je me déshabillai tout en pensant : Quelqu'un qui m'aurait vue entrer à douze dans ce cabinet et en sortir à deux heures, deux heures passées dans un tête-à-tête absolu avec un Italien des plus... dévergondés... ce quelqu'un ne croirait pas le Bon Dieu s'il lui prenait fantaisie de descendre du ciel pour affirmer mon... innocence. Moi-même à la place de ce quelqu'un je ne croirais pas... et pourtant... voyez ! Doit-on assez se défier des apparences... souvent ainsi on juge et on fait des conclusions... définitives lorsqu'il n'y a que *presque rien.*
— C'est affreux ! Tu mourras en veillant si tard ! criait ma tante.
— Écoutez, dis-je en ouvrant sa porte, ne grondez pas, ou je ne vous dirai rien.
— Au diable, au diable !
— Ah ! ma tante, vous vous repentirez.
— Qu'y a-t-il ?
— Ah ! ah !
— Oh ! quelle fille !
— D'abord je n'ai pas écrit et je suis restée avec Antonelli.
— Où ça, malheureuse ?
— En bas.
— Quelle horreur !
— Ah ! si vous criez vous ne saurez rien.
— Il n'y a rien à savoir.
— Si fait.
— Tu étais avec Antonelli ?
— Oui.
— Eh bien, dit-elle d'une voix qui me fit tressaillir, je le savais bien quand je t'ai appelée à présent.
— Comment.
— J'ai rêvé que maman était venue et me disait : ne laisse pas Marie seule avec Antonelli.
J'eus froid dans le dos en comprenant que j'avais couru un vrai danger.
J'ai exprimé mes craintes qu'on n'écrive des vilenies de pire.
— Il n'y a rien de mauvais à dire, dit ma tante, si l'on ose dire des calomnies, on n'osera pas les écrire.
Très mal rassurée, je restais assise sur son lit tout inquiète.
J'allais oublier de dire que Torlonia a été dire à Pietro * qu'il avait bien tort de me faire la cour, de m'épouser, que c'est l'avis de toute la ville. Il paraît qu'Antonelli lui a dit de se mêler de ce qui le regarde. Que lui ai-je fait à Torlonia ?
Il m'a dit aussi, lui Pietro *, qu'on nous faisait la guerre, une femme qui l'aimait surtout.
— Pardonnez-moi si je vous dis tout cela, mais c'est vous qui l'ordonnez.
— Vous faites bien.
— Mais quoiqu'on dise, nous passerons la vie ensemble, vous m'aimerez toujours ?
— Je vous aimerai tant que vous m'aimerez, dis-je avec les lèvres presque sur son cou.
— Oh ! alors toujours.
Je ne saurais trop répéter toutes ces bêtises qui me rendent heureuse et inquiète. Que répondra-t-on de Nice ?
— Nous nous écrirons des lettres bien sages, dit Pietro et nous les montrerons.
— Oh !
— Mais comme ça que ça se fait, vous montrerez les miennes à votre mère, j'en ferai autant chez moi. Mais j'ai dit que je n'écrirai pas. On ne sait ce qui peut arriver et... *scripta manent.*