Saturday, 25 September 1875
# Samedi 25 septembre 1875
C'est aujourd'hui que part mon ennemi. Il fait un temps atroce, pas de soleil, un vent furieux, une mer enragee ! Je me sens toujours de mauvaise humeur et miserable par un temps pareil. Quant au depart je ne le regrette presque pas; en restant il me fache trop, ce que je crains par-dessus tout, c'est qu'il ne nous plante-la. Qu'il me plante-la, ce n'est pas un malheur, mais nous planter-la, serait affreux. La vieille chanson de tout le monde, enfin, le dechirement de mon ame a Nice !
(Robe drap bleu tres fonce, chapeau noir, en un mot comme I autre jour ou je me suis trouvee si bien a Schlangenbad) ma tante ne venait pas, je pris Frederic et sortis a la Promenade,
ou les quelques passants ont ouvert de grands yeux en me voyant en de sombres couleurs, moi la dame blanche. Ma tante me prend en voiture, Fritz monte aussi. Nous etions tres beaux tous les deux, mon chien et moi.
Girofla n'est pas parti !
Apres tout que le diable l'emporte, tant que c'etait affaire de jeune garcon et jeune fille je pouvais me facher, mais a present que cela devient la vieille chanson de Nice, que le diable l'emporte !
Ai-je raison ? Parce que nous ne l'avons pas vu pendant trois jours, les plus noires suppositions se pressent dans ma tete !
Que voulez-vous, j'ai si peur, a Nice nous avons ete si malheureux !
Et puis, homme maudit, trouble de tout mes plaisirs, souvenir malfaisant. Cet affreux Gericke enfin ! L'idee que tout le monde pensera comme lui m'enrage ! Et apres vient, comme une punition de Dieu, ma paleur.
Oh pourquoi ces tourmentantes pensees !
Mon Dieu, n'est-ce pas qu'ici ce ne sera pas comme alors ! Mon Dieu epargnez-moi, otez-moi ces horribles pensees !
Ah ! creature maudite, avant lui j'etais confiante et tranquille, il m'a tout gate cet homme au teint pale, aux yeux toujours baisses ! Il ne m'a jamais plu, et on a invente que j'en etais amoureuse ! Pourquoi ma mere m'a-t-elle dit sa supposition, il fallait la garder pour elle. C'est comme un poison, un serpent degoutant qui se glisse partout, entre les fleurs les plus belles, dans chaque pli de mes pensees !
Je n'ai que deux souvenirs tellement forts.
L'un tout blanc, tout propre, eclatant, gracieux, adorable, l'autre sale et noir et malfaisant. Le duc et cet homme affreux dont je ne veux pas ecrire le nom a cote du duc.
Il n'etait pas affreux par lui-meme, mais pour toutes ces suppositions pour ma paleur qu on lui a attribuee !
Oh ! c'est affreux, affreux, affreux ! Je n'oublierai donc jamais cette detestation et, a chaque fois que je serai gaie, une voix degoutante me dira avec un accent moqueur: Prends garde, ce pourra etre comme avec Gericke ^1^
Mon Dieu si c'etait vrai au moins, mais vous savez que non, mon journal est la pour protester hautement contre cette salissante calomnie.
Ah ! si je pouvais oublier qu'un homme pareil a existe !
maman m'a dit qu'il me croyait folle de lui et ne voulait pas encourager cette passion. Elle a ajoute aussi que le public attribuait ma maladie a cette passion.]
Laissons-la ces horreurs pour le moment.
Je vais chez le coiffeur des theatres pour louer une barbe et une perruque de vieillard. Tout l'habillement est deja chez moi. Demain on verra ce que c'est.
Les Graces m'invitent ce soir au theatre, j'accepte l'invitation en vers, mais je ne voulais pas y mettre plus de temps qu'a une reponse ordinaire.
En nous promenant, nous entrons chez elles, je suis gaie et je fais rire tout le monde.
— Voila Audiffret qui passe, dit Olga.
Et je le vois passer, c'est a ce moment que j'ai bien apprecie la difference, l'impossibilite de comparaison. Je n'ai meme pas rougi, j'ai senti un peu de depit, de crainte, et c'est tout.
Les Graces sont tres gentilles tout en rose, moi blanche Empire comme de coutume. Je me plais ce soir. Nina et ma tante derriere. Dans les entractes, en fait de cavaliers, Bihovetz et Paris, o miseria !
Il n'y a rien de bien dans la salle.
— Vois-tu Euphrosine, dis-je, je m'enveloppe le cou de ce grand voile parce qu'il n'y a personne, si quelqu'un vient je l'oterai.
Et Fiouloulou vient mais je me decouvre pas, je me degage un peu plus le cou, voila tout. Ce tulle si fin fait admirablement ressortir mon teint et, pour plus grande coquetterie, je tenais ma main comme noyee dans ce tulle, le voile descend jusqu'a la ceinture en formant un gros noeud, comme une boule de neige, ma main pas belle mais fine et tres blanche.
Je suis contente de voir Galula, il vient sans doute de chez l'autre. En effet il le quitte.
— Il n'est donc pas parti, dis-je.
— Non, mon Dieu Mademoiselle, souvent on se dit: Tiens je vais partir et on reste. Et puis, lui, vous savez ! ..
Pour sortir je mets ce voile adorable sur la tete, on ne peut se donner une idee de la grace qu'il donne a ma figure. Et tout cela en vain.
Enfin !
Il le fait expres, me dit ma tante lorsque nous sommes deja chez nous. Il fait la cour et puis *plante la .*
— Eh bien quoi, ma tante, et il m'a plantee la ! Que voulez-vous qu'on y fasse, c'est un garcon vicieux, je vous l'ai bien dit.
— Pauvre tante, ajoutai-je, vous en etes toute decollee !
Je ne suis pas du tout decollee mais je trouve etrange la conduite de tous ces gens. Dans le commencement ils venaient souvent, presque tous les jours, on les voyait partout et a present... C'est etrange, voila tout, et je ne les comprends pas.
— Que voulez-vous Madame, c'est la vieille chanson de Nice. Croyez-moi il n'y fait pas bon pour nous. Ils font comme ont fait les autres. Nous sommes malheureux ici.
— Et Saetone et tout le monde, je ne les comprends pas. Ils sont bien etranges je vous assure.
— Eh oui, vous avez raison. Tant que c'etait affaire personnelle ce n'etait rien, mais depuis que c'est devenu la vieille chanson de Nice, c'est degoutant, je suis chagrinee et je ne me fache plus.