Thursday, 11 February 1875
# Jeudi, 11 février 1875
Un froid de loup, je marche une heure et demie avec l'Anglaise et en rentrant je rencontre Nadinka qui sort, je vais avec elle et marche encore près de deux heures, ce qui me fait un total de trois heures un quart.
Le soir je vais à l'opéra, "Ruy Bias" avec Nadinka (robe bleue, ma coiffure, bien). On chante mal et s'il n'y avait pas Gioia en face je m'ennuierais. Oh la belle femme !
Tout en elle est parfait comme chez le duc, seulement des bras plus ronds, une gorge plus développée et cette autre partie que je n'ose pas nommer plus proéminente, ne nuiraient pas, au contraire.
J'aime Gioia parce qu'il l'a aimée et c'est un indicible bonheur pour moi que de la regarder, regarder sa femme; elle a été sa femme.
L'idée de lui parler me poursuit et une fois la grille faite j'espère l'attrapper quand elle passera le matin ou vers le soir. Je lui parlerai de lui... oh ! tant de bonheur m'étouffe. Mon plus grand plaisir maintenant c'est la voir, elle qu'il a touchée, à qui il a parlé !
Oh ! car voyez-vous toutes les bêtises que j'ai cru pouvoir éprouver pour d'autres que lui m'ont fait mépriser tous les hommes. Il n'y a que lui, cette conviction me remplit de joie et d'inquiétude, oh ! n'importe je suis bien heureuse quand je sens que je l'aime.
Nous passons en sortant en deux rangs de jeunes gens niçois, à droite Audiffret. Quel dommage qu'il m'occupe si peu maintenant !
Je m'endors en composant une histoire avec Gioia, comment je lui parlerai, comment elle me donnera son portrait, comment elle devinera pourquoi elle m'intéresse etc. etc.
Je suis si heureuse, si heureuse de savoir, de comprendre ce qui se passe en moi que je ne cesserais de le répéter si j en avais le temps. C'est si clair pourtant, j'aime le duc de Hamilton. Oui, c'est clair mais jamais je ne comprends, jamais je ne sais, je suis comme dans un brouillard; ainsi lorsqu une journée comme aujourd'hui arrive, je suis plus qu enchantée. Le rapprochement de deux corps électrisés, I un positivement, l'autre négativement produit une étincelle.
Gioia et moi = une étincelle, et cette étincelle a éclairé voilà pourquoi je vois si clair.