Mercredi 25 juin 1884
Relisez mes cahiers de 1875, 76, 77. Je me plains là de je ne sais quoi, ce sont des aspirations vers quelque chose d'indéfini. J'en restais meurtrie et découragée tous les soirs. Me dépensant à chercher quoi faire avec fureur et désespoir. Aller en Italie ? Rester à Paris ? Me marier ? Peindre ? Que devenir ? En allant en Italie je ne serais pas à Paris et c'était une soif d'être partout ! Ce qu'il y avait là de forces !!!Homme j'aurais conquis l'Europe. Jeune fille je me dissipais en excès de langage et en niaiseries excentriques. Misère !
Il y a des moments ou on se croit naïvement apte à tout. Si j'avais le temps je sculpterais, j'écrirais, je serais musicienne... C'est un feu qui vous dévore...
Et la mort au bout, inévitable, que je me consume en vains désirs ou non. [trois lignes cancellées]
Mais si je ne suis rien, si je ne dois rien être pourquoi ces rêves de gloire depuis que je pense ? Pourquoi ces aspirations folles vers les grandeurs que je me représentais d'abord comme des richesses, des titres ? Pourquoi dès que j'ai pu avoir deux pensées l'une à la suite l'une de l'autre, dès l'âge de quatre ans, le désir de choses glorieuses, grandes, confuses, mais immenses ?
Tout ce que j'ai été dans ma tête d'enfant ! D'abord j'ai été danseuse, danseuse célèbre que Pétersbourg adore. Tous les soirs je me faisais mettre une robe décolletée, des fleurs sur la tête et je dansais dans le salon, très grave, pendant que toute la maison me regardait.
Puis j'ai été la première chanteuse du monde. Je jouais de la harpe en chantant et on me portait en triomphe, je ne sais ou et qui. Puis j'électrisais les masses par ma parole, ('Empereur de Russie m'épousait pour se maintenir sur son trône. Je vivais en communion directe avec mon peuple, je lui adressais des discours, expliquant ma politique, et souveraine et peuple s'attendrissaient aux larmes.
Les révolutions ? A quoi bon puisque je gouverne avec mon peuple. On m'adore. Mais de misérables assassins me frappent et je meurs. Et je pleurais sur ma mort !
Oui, la mort... quoique nous fassions comme dit Maupassant, il n'a pas trouvé ça mais comme je le pense...
Après j'ai régné en France, en Espagne, je fondais des républiques parfaites, tout le monde était heureux. Sans oublier des satisfactions personnelles, tous les hommes étaient fous de moi, je chantais comme personne et on m'acclamait au sortir du palais de l'industrie comme peintre. Avec l'argent gagné par mes tableaux je fais le bonheur d'un pays entier, toutes les cours me comblent de grands cordons. Je deviens une souveraine spirituelle toute puissante. Ma parole est écoutée et les rois qui passent devant ma maison montent me présenter leurs hommages. J'ai écrit des livres aussi.
Et j'ai aimé. L'homme aimé m'a trahie et s'il ne m'a pas trahie il est mort d'un accident quelconque, d'une chute de cheval pour la plupart du temps juste au moment où je sentais que je l'aimais moins. Alors j'en aimais un autre, et un autre. Mais tout ça s'arrangeait toujours très bien, très moralement puisqu'ils mouraient ou me trahissaient... Je ne me consolais que des morts; mais quand j'étais trahie c'était un dégoût et un désespoir sans fin et ma mort.
Enfin en tout, dans toutes les branches de tous les sentiments et de toutes les satisfactions humaines j'ai rêvé plus grand que nature, si ça ne se réalise pas il vaut mieux mourir.
Deux choses que je ne comprends pas.
T Pourquoi mon tableau n'a pas eu de médaille.
2° Le silence de Maupassant.
La médaille... C'est qu'ils ont dû penser beaucoup d'entre eux que je m'étais fait aider.
Il est déjà arrivé qu'on a donné des médailles aux femmes qui s'étaient fait faire leurs tableaux et une fois la médaille donnée on est admis de droit les années suivantes et on peut envoyer les plus plates horreurs. L'année dernière Mme Dermont (née Jules Breton) a eu une 2ème médaille parce que son papa a fait le tableau. Et cette année elle a envoyé une horreur mais elle est Hors Concours et sur la cimaise.
Et moi, jeune, élégante et citée dans les journaux. Tous ces gens Breslau par exemple elle a dit à mon modèle que j'aurais bien plus de talent si j'allais moins au bal. Tous ces gens s'imaginent que je vais tous les soirs dans le monde. Comme les apparences sont trompeuses !!! Seulement que le tableau n'est pas de moi c'est trop grave, on ne l'a pas dit, plût au ciel, qu'on l'eut dit. Tony m'a dit qu'il a été étonné du résultat, car chaque fois qu'il parlait de moi à ses collègues du jury on lui répondait: c'est très bien, c'est une chose très intéressante.
- Que voulez-vous qu'on pense, quand on dit ça ! - dit Tony.
Alors c'est ce doute.
Et Maupassant... il y allait avec un entrain... et puis tout à coup... du reste il n'écrit plus au Gaulois, ni ailleurs. Alors ? Qu'est-ce que ça veut dire. Pourquoi ?
Oui, plus j'y pense, plus ça doit être ça, quant à la médaille.