Dimanche 15 juin 1884
Cet animal de Hayem est venu ce matin. Il me conseille de demander deux mille cinq cent francs du Meeting.Je vous ai dit que je crois que un nommé Oppé et C° m'a demandé le prix. Ce sont de grands commissionnaires. J'ai eu la bêtise de dire six mille francs. Et naturellement je n'ai pas de réponse. Ce sont des gens qui achètent pour revendre et six mille francs pour un commerçant, c'est raide. Hayem dit que Montenard a un certain talent récompensé, lui a dit aimer énormément ma peinture et qu'il lui a fait des compliments sur moi à lui.
Il se fait féliciter de m'avoir découverte ! Sale juif. En attendant il tourne toujours sans décider rien.
Je commence à détester un peu Julian. Mes sympathies ou mes haines sont lentes. Il faut plusieurs coups et alors vient un moment ou je récapitule et additionne. Ce marchand de soupe a toujours dit des bêtises de moi sous prétexte de raconter les originalités de "cette nature extraordinaire". Il n'a jamais été un ami, d'abord il a commencé par penser Dieu sait quoi, des choses dans le genre du monde qu'il fréquente, des demi-castors, des Cartwright etc. Et puis c'est un être devant lequel on peut dire que j'ai été dansée dans un bal de barrière, il ne bondira pas et ne dira ni non ni oui. Nous avons fait la paix maintenant mais la paix comme avec ma famille, c'est de l'indifférence dédaigneuse, il n'est pas si bête que ma famille, mais il m'a donné bien des désillusions. Un fond très grossier.
Tandis que Tony est propre quoique borné; mais Julian aussi est borné, seulement il est plus moderne, il est au courant ce qui se dit sur le boulevard et il adore Balzac. Non, je n'ai pas d'amis. Il y a bien l'architecte mais il est plus que borné, pourtant c'est une nature très loyale, un brave garçon.
Les Canrobert ? Si l'on veut, mais je ne me livre pas entièrement avec eux, il faut le temps. Oui, le temps. Il y a certainement la sympathie ou l'antipathie à première vue, mais après il y a un travail très long.
Il y a aussi des gens qui d'abord ne vous disent rien, tenez Emile. Et Julian, c'est au bout de quelques mois que j'ai commencé à aimer sa conversation, j'étais assez bête pour être flattée parce qu'il me supposait plus perverse que je n'étais. Et puis petit à petit je me suis aperçue qu'il n'a pas tant d'esprit que ça.
Au Bois, je suis en gris et jolie. Dans le temps où j'allais me promener tous les jours j'avais toujours une tête que je tenais à rencontrer. Je vais et je ne regarde pas, personne ne m'intéresse. Vous rappelez-vous en Italie ? En somme je ne regrette rien, ce temps passé n'était pas plus heureux, il était seulement autre... Pourtant... c'était plus gai, je m'occupais des petits jeunes gens...
Lundi 1 6 juin 1 884
Ce soir nous allons voir "Macbeth" (traduction Richepin) avec Sarah Bernhardt. Les Gavini sont avec nous. Denis devient tout à fait gâteux, depuis deux ans il a baissé !
Je vais si rarement au théâtre que cela m'amuse. Mais les déclamations des acteurs blessent mes sens artistiques.
Comme ce serait beau si ces gens parlaient naturellement. Oh ! la déclamation ! Marais (Macbeth) est bon par moments, mais il lui échappe des intonations si fausses et si théâtrales que ça fait pitié. Avant je ne remarquai pas cela tellement. Sarah, elle est toujours admirable, malgré que sa voix d'or est devenue une voix ordinaire.
Alors nous voilà en voiture et allant à la maison.
Maman: - ''Moi, je déteste ça, d'abord puisque c'est en vers c'est assommant, et puis ce n'est pas de notre temps ces histoires d'assassinat, c'est démodé. "
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Mardi 1 7 juin 1 884
Ce que mon tableau m'embête I! Et il y a encore les mains à faire ! Ça ne m'intéresse plus ce pommier en fleurs et ces violettes ! Et cette paysanne assoupie ! Ce serait bien assez grand avec une toile d'un mètre. Et j'ai fait grandeur nature ! C'est raté ! C'est du mauvais Bastien !
Et trois mois à l'eau !
Cré-nom d'un chien.