Lundi 3 décembre 1883
Voyons, je suis intelligente, je me donne de l'esprit, de la pénétration... Enfin toutes les qualités cérébrales. Et je suis juste. Eh bien dans ces conditions pourquoi ne pas se juger soi-même... Ça doit pouvoir se faire, puisque je vois clair, voyons ?
Suis-je vraiment quelqu'un ou vais-je vraiment être quelqu'un en art ? Qu'est-ce que je pense de moi ?
Ça c'est des questions terribles... parce que je pense du mal de moi par rapport à l'idéal auquel je voudrais atteindre mais d'un autre côté en comparaison des autres... Sauf Bastien etc. et Breslau... Je voudrais avoir le mécanisme de Breslau, appliqué à mon sentiment, ce serait superbe...
On ne peut pas se juger et puis... dès que ce n'est pas du génie... et je n'ai encore rien fait qui puisse me faire définitivement juger même par moi.
Les Saintes femmes ou Nausicaa, ou Ariadne, ou le Printemps qui sait si une de ces choses me fera pas dire que... et puis je continuerais de travailler quand même... Il y a toujours cette pensée: pourvu que le public me croit du talent, qu'importe si moi je ne m'en donne pas. [Mots noircis: Le public se trompe... puis] si c'est à mon profit... Ne le détrompons-pas, et il ne me croirait
pas. Oui, ainsi, on peut avoir l'horrible conviction qu'on n'a aucun génie pour se consoler en espérant que le monde vous en croira.
Mais peut-on se mal juger ?... Ainsi je suis désespérée devant ce que je fais, chaque fois que c'est fini je veux tout recommencer, je trouve tout mauvais parce que je compare toujours avec ce que je voudrais que cela fût... Mais ce qui entoure, console, on voit des gens qui font pis et qu'on admire... Alors... Et puis ça dépend des moments... En somme au fond je ne pense pas grand chose de moi-artiste, j'aime mieux le dire (dans l'espoir de me tromper). D'abord si je me croyais du génie [Mots noircis: je ne me plaindrai jamais] de rien... Mais ce mot génie est si formidable que je ris en l'écrivant à propos de moi-même pour dire que j'en manque !... Si je m'en croyais, je serais folle.
Enfin je suis convaincue que je n'en ai pas... Ça a été dur à avouer... Et puis qui donc en a ? Gounod, Verdi, Bastien, (?), Michel-Ange, Balzac, Dumas, Hugo, Rubens, Rembrandt, Bethoveen, Chopin, Millet, mais ils sont morts.
Personne n'en accorde à Bastien. Donc ?
Enfin ? Eh bien je ne crois pas que j'en aie, mais j'espère que le monde m'en croira.
Et comme pis-aller je me contenterais d'une gloire à la Jules, ou à la Carolus, ou à un de ceux-là.