Deník Marie Bashkirtseff

Je fais le portrait de Dina, une harmonie blanche, c'est superbe. La jeune fille d'hier en feuilletant mes albums m'a fait retrouver un vieux croquis, le meurtre de César. Ça m'a empoigné. J'avais à noter quelques tons verts, quatre heures dehors, car depuis trois jours il y a des aurores boréales qui font flamber Paris. Ça fait, en fiacre, je peignais et le fiacre marchait... Je ne cherchais que les tons... Donc ça fait, je rentre et saute sur Suétone et Plutarque. Montesquieu adore le récit du meurtre dans Plutarque. Quelle académicien. C'est arrangé et éloquent tandis que dans Suétone ça fait frémir, c'est un procès verbal qui fait froid dans le dos. Quel prestige étonnant ont donc les grands hommes pour qu'au bout de plusieurs [Mots noircis: siècles leur] vie et leur mort nous fasse frémir et pleurer. J'ai pleuré Gambetta. Chaque fois que je relis l'histoire je pleure Napoléon, Alexandre et César, mais Alexandre est mort mal, tandis que César, le voilà le vrai Jules ! Je ferai ce tableau. Pour moi à cause des sentiments et pour la foule parce que ce sont des romains, qu'il y a de l'anatomie, du sang et que je suis une femme et que les femmes n'ont rien fait de classique en grand et que je veux employer mes facultés de composition et de dessin. Et parce que ce sera très beau. Ce qui m'ennuie c'est que ça se passe dans le Sénat, pas dehors, c'est une difficulté de moins... et je les voudrais toutes. Lorsque je sens que je m'attaque à des choses les plus difficiles je deviens subitement très froide, très décidée, je me ramasse, me concentre et arrive beaucoup mieux que dans les travaux à la porté de mes inférieurs. Il n'est pas besoin d'aller à Rome pour faire le tableau et je le commencerai sitôt que... Pourtant au mois de mars et avril le printemps donne des tons bien jolis dehors et j'avais l'intention d'aller faire des arbres en fleurs à Argenteuil. Il y a tant à faire dans la vie ! Et la vie est si courte ! Je ne sais pas même si j'aurais le temps d'exécuter ce qui est déjà conçu... Les Saintes femmes... - Le grand bas-relief Printemps, Jules César, Ariadne. On se sent pris de vertige. On voudrait tout, tout de suite... Et tout se fera lentement... à sa place, avec des retards et des froideurs et des désenchantements. La vie est logique. Tout s'enchaîne. Et lorsque Brutus poursuivi de fantômes se tue, je me surprends à m'écrier: c'est bien fait canaille, c'est bien fait ignoble scélérat ! Les Zarondny dînent ici ce soir ainsi que les Engelhardt, la princesse et Bojidar et Julian. Ces Karageorgevitch sont envieux, la mère était très mécontente de voir cette dame de Pétersbourg, femme d'un sénateur, allant à la cour... Elle ne connaît personne de propre, et ne peut souffrir que nous soyons autrement, ça va être des commentaires sans fin avec sa voisine la drôle de princesse et que nous n'avons pas voulu voir... Sale monde. Et Bojidar, quelle fatigue de l'entendre toujours mentir à tort et à travers ! Enfin. Julian dit que Breslau est venue le voir et que après bien des détours elle lui a parlé de moi. — La Russe fait un tableau ? — Oui. — Grand ? — Oui. — Comment est-il ? — Il y a des gens qui le trouvent excessivement bien. — Et vous ? — Je le trouve bien. — Ah !... Ce sont des enfants ? — Oui. — Qu'est-ce qu'ils font ? — De la politique. — Il y a six ou neuf personnages ? — Oui, au moins six. — Mais alors, c'est important ? — Oui. — Ah. "Vous l'inquiétez", dit Julian ! Ils ont en outre parlé de Bastien-Lepage, Breslau dit que la Makay est furieuse parce que cet artiste est toujours fourré chez nous. — Il n'en sort pas ? — Il y est quelquefois, répondit le prudent Julian et a-t-il ajouté (à moi) je lui laisse ces idées pour la tourmenter un peu, je lui ai dit aussi qu'on parlait d'une fin très vertueuse de la situation Bastien-Makay; mais Breslau a pris son air profond et après un silence: — Il est bien trop intelligent pour faire une telle bêtise. Ah ! la charmante fille. C'est la Cartwright qui lui a parlé de mon tableau, elles sont de nouveau amies !-?-!-? Comme je vais le soigner ce tableau, je vais encore refaire des choses... Plût au ciel que le tableau fut beau et Bastien trop intelligent. Ah ! qu'importe. L'art et la gloire. Etre illustre ! Quand je pense !... Non, aucune logique des évènements, aucune préparation, rien ne pourra émousser le coup de folle joie si je triomphe... En grand... Mme Gavini est venue avec Gabriel, je les ai reçus à l'atelier. Le jeune homme va partir dans quelques jours et comme les autres fois cela me fera de la peine... Très peu, mais enfin... Il me semble toujours... qu'il voudrait me dire quelque chose, l'autre soir au théâtre il m'a menée voir une autre loge pour changer, si je la trouvais mieux et au lieu de ça a commencé une conversation qui... Mais je suis revenue auprès de nos dames. Enfin... Triompher en grand, ne pensez pas que je songe à l'année prochaine, ni même l'autre mais plus tard... Ce serait tout de même si affolant que je ne veux pas y penser... C'est impossible ! Ce serait trop beau... Et alors c'est moi-même qui serai mon Jules Bastien-Lepage. Je le méprise.