Deník Marie Bashkirtseff

Dîner: la Gavini, les Géry, Julian, Bojidar, Safonoff, Ekarque, la princesse, Villevieille. Je n'ai pas été très jolie, me suis pas amusée... Malgré Gabriel qui est gentil et qui a des yeux très tendres. Mais pour dissimuler j'adopte une façon décousue et sautillante de causer qui détruit tout charme et qui a probablement agacé Gabriel. Je vous dirai que vers minuit il me plaisaît pas mal... Et à ce propos permettez-moi une réflexion immorale... Si en me croyant pure, vertueuse et femme -à-unique-amour, je me trompais ? J'ai toujours regardé avec horreur l'inconduite et je me demandais et me demande comment les femmes n'ont pas honte d'être légères... Car les hommes doivent joliment les mépriser. C'est à cause de cela surtout que ça me semble impossible, sans ça... Autrement... Je dis donc que je me trompe peut-être et que je suis peut-être au contraire prédisposée à... Une grande variété dans mes... Affections. Gabriel me regarde comme le glaçon le plus moqueur de l'Europe... et il a une très haute opinion de mes principes... Car il faut vous dire que depuis que je vois que ce n'est pas sous-entendu et bien entendu je lance de temps en temps quelque pruderie aristocratique, collet-monté et innocente. Je le déconcerte par ma profonde et réelle indifférence... Mais je tâche d'être coquette. Enfin vers minuit je ne le haïssais nullement et voici ma réflexion immorale... Comment expliquez-vous que vers ces heures et après une soirée passée avec des gens, à causer, on ait envie ou on soit disposé à se mal conduire... Pas précisément non, mais supposez qu'il eût été convenable ou simplement que personne n'en dût jamais rien savoir et l'homme dût l'oublier. Eh bien supposez cela et il est évident que dans ce cas... comment admettre la possibilité de telles choses et ne pas oser les écrire I. Ecrire quoi ? Je ne sais seulement pas jusqu'où ça irait. Je me laisserais embrasser et puis c'est tout, je m'appuyerais sur l'épaule d'un Gabriel réellement épris lui (sine qua non) et voilà tout. Et cela tient à l'heure, à la fatigue, à la contagion du sentiment qu'on inspire, si on l'inspire... Faut-il croire à cause de telles bêtises que je sois disposée à être une Catherine II ? Et quand cela serait ? Et mes grands sentiments alors ?! Oh ! Je ne les abandonne pas, seulement j'enregistre des impressions. [Dans la marge: Une heure après l'avoir écrit je ne l'admets plus.] Et Jules Bastien-Lepage ? Je lui fais une infidélité ce soir donc ? Oh ! Non. Je voudrais pourtant savoir ce que pense le petit Géry,... Si je pouvais ne pas toujours avoir l'air de me fiche du monde... Mais voilà, j'ai cet air-là et ça l'interloque... Autrement il est bien disposé, oh ! Pour ça oui ! Enfin... je vais m'endormir en pensant à ... n'importe qui... A ma gloire future... Si jamais je devenais une personne... inconstante ce serait par bonté... Pour ne pas faire de la peine en refusant. Ça a l'air d'une charge comique et c'est, ce serait, ça aurait été très vrai. Allons je me dis des horreurs, je m'insulte. Mon Dieu faites que Bastien soit amoureux de moi !