Mercredi 24 octobre 1883
Tout est imagination chez moi, suivez ce travail... Je vois Bastien-Lepage et je crois qu'il me plaît (à la dernière visite) le lendemain ça passe.
Plusieurs jours après je me dis: tiens, et Jules, je n'y pense donc plus ? Plus du tout.
Encore quelques jours et encore: si j'y pensais comme ça, pour rien, pensons-y. Et j'y pense, et alors ça a marché, marché, marché, et me voilà intime avec ce monsieur, intime, très intime, j'y pense à chaque minute au point d'en être fatiguée, presque dégoûtée. Et maintenant ce monsieur, cet inconnu... Enfin je suis [Rayé: à peu près] étonnée de voir que la réalité ne suit pas le rêve et... vexée...
Si je le vois je serai gênée car je ne saurai que dire à un être qui ne m'a pas quittée une seconde pendant des semaines et qui en réalité est [Rayé: à peine] une simple connaissance, et qui serait très étonné, si on lui disait...
[Dans la marge: Mais ce sont tout bonnement les cristallisations de
Stendhal, les fameuses cristallisations.]
Mais si je ne pensais pas à lui, à qui penserai-je ?
Car je vous le dis, il me faut toujours n'importe quoi pour les histoires que je me raconte tout bas pour m'endormir le soir. Ça n'a pas d'autre importance et ce n'est pas comme quelqu'un qui s'impose, l'amour vrai enfin.
Seulement voilà, je trouve que l'architecte aurait bien dû m'écrire ou s'il est à Paris venir... Des gens auxquels je pense si souvent et qui se passent de moi avec tant de facilité... Enfin.
Ce sont des ingrats.
Ce soir nous avons à dîner le baron Clayst de Pétersbourg, il nous a apporté des bonbons de la part de la baronne Derschau qui n'est autre que Mme Markevitch dont j'ai souvent parlé en 1873 et 74 à Nice. Je l'appelais Solominka, ce qui veut dire brin de
paille, elle était affreusement maigre.
Maintenant elle est remariée, heureuse, engraissée, elle a revu maman à Pétersbourg et m'écrit une lettre tendre et pleine de souvenirs et d'amitié et d'admiration, elle pose pour m'admirer excessivement aussi ai-je tâché d'être ravissante devant ce monsieur. Je ne lui ai peut-être pas plu mais j'ai été aussi bien que je puis l'être et spirituelle, et il a paru enchanté de tout ce que je disais.
Il y avait aussi Saint-Amand et les Karageorgevitch; la princesse vient presque tous les jours jouer aux cartes avec ma tante.
Ah ! vous croyez que j'ai peur de Jules Bastien-Lepage ? Que je serai gênée devant lui peut-être ? Qu'il vienne et vous verrez. Vous verrez qu'il restera petit garçon et que je serai très insouciante de son prestige. Ah ! Vous croyez que je serai toujours bête ? Vous allez voir ça.
Seigneur, s'il pouvait arriver pendant que je suis dans ces dispositions-là ! C'est égal je persisterai dans un mois, toujours. Il faut secouer cette torpeur. Du reste qu'il vienne et vous verrez, je serai à mon aise.
Jeudi 25 octobre 1883