Deník Marie Bashkirtseff

Notre grand écrivain Tourguenieff mort il y a quinze jours est expédié aujourd'hui en Russie. Grande cérémonie d'adieux à la gare. Discours de M. Renan, de M. About et de Virouboff un Russe qui a parlé français très bien et a ému plus que les autres.
About a parlé assez bas et j'ai peu entendu et Renan que je vois à travers le buste de Saint-Marceaux a été très bien et le dernier "adieu" a vibré, [Mot noirci: le peintre] Bogoluboff a aussi prononcé un discours. En somme je suis fière de voir honorer un Russe par ces horribles, orgueilleux de Français.
Je les aime mais je les méprise. Ils ont laissé mourir Napoléon à Sainte-Hélène, ça c'est un crime immense, monstrueux, abominable. C'est une honte éternelle... Et d'autres... Pourtant... On a bien assassiné César... Enfin ils ont conspué Lamartine qui dans l'antiquité aurait eu des autels comme dit si justement Dumas fils.
Et puis encore un grief personnel, ils méconnaissent Bastien-Lepage. Nous avons été au Salon après Tourguenieff et je ne puis voir cette peinture sublime sans des explosions d'enthousiasme, explosions intérieures car ma famille idiote croirait que j'en suis amoureuse.
Meissonnier ! Mais Meissonnier n'est qu'un prestidigitateur !
Il fait des choses microscopiques de façon à vous causer des étonnements si grands qu'elles touchent presque à l'émotion. Mais dès qu'il sort de ce format minuscule, dès que ses têtes ont plus de un centimètre cela devient dur, et ordinaire, mais on n'ose pas le dire et l'on admire bien que toutes ses toiles de ce Salon soient seulement bonnes et correctes...
Mais est-ce de l'art ?
Des gens en costume qui jouent du clavecin ou qui montent à cheval ou...
Enfin beaucoup de genristes [sic] en font autant. Quel intérêt y a-t-il à voir déjeuner ou chanter des dames Louis XIII ou des seigneurs quelconque... Ce que j'ai vu d'étonnant et de beau de lui c'est d'abord "Les joueurs de boules" sur la route d'Antibes. C'est une scène prise sur le vif bien qu'en costumes anciens et c'est plein d'air et de soleil et c'est si petit et tellement fait qu'on reste consterné. Puis lui-même et son père à cheval sur la même route je crois. Puis "Le graveur sur eau forte." Le mouvement et l'expression sont saisis et sont vrais, cet homme qui pense, qui travaille, qui est peut-être empoigné nous touche et nous intéresse et les détails sont miraculeux. Il y aussi un cavalier Louis XIII qui regarde par la fenêtre, même format et encore un mouvement juste, une action humaine, naturelle, simple, une parcelle de vie enfin. Pour le reste je le classe dans le rang de bons tableaux de genre bien soignés et qui sans les chefs d'œuvre que j'ai cité ne suffiraient pas à la gloire de Meissonnier. Ses portraits, lorsque la tête a seulement deux centimètres sont en carton et plus c'est grand, plus c'est mauvais.
C'est un fabricant de tours de force [Mots noircis: je salue] et passe, il ne me touchera jamais. Mais regardez les petits portraits de Bastien ! La majorité crierait très fort si je disais qu'ils sont de beaucoup supérieurs à ceux de Meissonnier. Et pourtant c'est une vérité incontestable.
Mais tous les envieux se servent d'un vieux talent reconnu comme d'une massue pour taper sur ceux qui leur semblent dangereux. Rien ne peut se comparer aux portraits de Bastien. Contestez ses tableaux... passe encore, vous pouvez ne pas les comprendre, mais ses portraits ! Depuis le commencement du monde jusqu'à nos jours on n'a rien fait de mieux.
Et si je n'étais pas honteuse de ne pas... Enfin si je posais pour mon portrait je ne l'entendrais pas toujours... C'est un empêchement abominable, je ne veux pas m'humilier et... Voilà quelque chose qui m'enlève la moitié de mon talent car je ne puis pas non plus faire de portraits sans avouer... C'est horrible. Ce n'est pas vrai. Je rêve. Le portrait... Mais on se fait des amis, des situations, des... mondes avec les portraits... gratis.
C'est une ressource énorme que Dieu m'enlève. Il y a des gens en vue, intéressants, influents, amusants, que je pourrais faire si je pouvais causer... Mais être tout le temps terrorisée en pensant: il va me parler et je n'entendrai pas !
Misère de moi.
Bojidar qui était avec nous dîne ici et ses parents et le soir le vieux baron Linsingen s'amène et nous le blaguons sans qu'il s'en doute, bien entendu.