Deník Marie Bashkirtseff

Bojidar et Emile Bastien viennent déjeuner. Bojidar croit marcher sur des nuages, il est allé prendre Emile chez lui et a été admis à voir l'atelier de l'absent... Voilà des conversations pour un an "Bastien m'a dit" "Bastien a fait cela" "Bastien devait venir me prendre" "J'étais chez Bastien lorsque..." etc. etc. Ces deux jeunes gens vont être très amis et je suis enchantée de les compter parmi mes fidèles. Ils ont découvert que je suis horriblement coquette et ça m'amuse à la folie ! Parce que je descends déjeuner en blouse de toile grise avec les manches retroussées au-dessus du coude. Et comme vous êtes excessivement jolie renchérit Bojidar, la coquetterie consiste à vous montrer avec des accoutrements [Mots noircis: à qui feraient peur aux autres] femmes. L'architecte prétend que je n'aurai presque jamais de conseils sincères car tous les artistes qu'il a vus ici ne sont pas eux-mêmes avec moi, qu'ils deviennent flatteurs ou aimables... Sauf Jules et lui bien entendu. Moi, je parle de telle façon que l'innocent architecte croit à une sorte de haine pour Jules. Enfin ce qu'il dit est flatteur mais embêtant... Pourtant Julian seul à seul est bien sincère, du reste on distingue si bien les approbations spontanées de celles d'indulgence... Les paroles seules peuvent mentir, pas les yeux et la voix ! Et puis l'architecte a vu ces gens au Salon ou à table mais pas dans mon atelier. Bojidar vient avec nous voir l'Exposition du concours de sculpture, j'y cause avec Cabanel qui annonce que le prix de peinture est donné à Baschet, de chez Julian. Emile Bastien dit que avec un ensemble comme mon dernier je serais reçue au concours de place à l'Ecole. Et il est sincère. Saint-Marceaux avec ses jolis paradoxes m'avait fait rentrer sous terre. Les sculptures de l'Ecole me redonnent du courage, on a apporté la carcasse en bois et je vais tout de même faire mon esquisse en plus grand, pour m'amuser... Tous les jours il y a quelqu'un à dîner mais ce soir il nous arrive cinq personnes, les Engelhardt, la Tchernitsky, Saint-Amand, Bailleul. Après dîner nous descendons dans l'appartement des Pitauchard où Rosalie nous offre du thé et où mon fils spirituel Louis-Jules-René chante des chansons de café concert. Cet illustre mauricaud a été aux Ambassadeurs, nous avons découvert ce passé artistique il y a quelque temps. On a beaucoup ri, je ne me suis pas amusée, pensant aux gloires de sculpture et peinture. Et Thibaudin a eu trois francs de pourboire. Thibaudin c'est Louis, je trouve drôle de l'appeler comme le ministre, et le sobriquet est adopté par tous les habitués. Comme il y aura cinquante ans entre l'heure actuelle et le moment où j'écris, il est bon de dire que Thibaudin s'est évadé de la Prusse et sous un faux nom a combattu de nouveau quoique ayant donné sa parole d'honneur de ne plus faire la guerre moyennant qu'il avait été laissé en liberté. Vous vous figurez les attaques des journaux réactionnaires, plaisanteries, chansons, etc. sur la parole d'honneur du ministre. Quel rapport entre lui et Jules-René ? Nesdo. Mais il y a des choses drôles à faire de non-sens.