Deník Marie Bashkirtseff

Nous allons à l'Ecole voir les envois de Rome, seulement comme les salles étaient ouvertes je commence par les parcourir et revoir les copies des chef-d'oeuvres aperçus en Italie. Le naturalisme splendide de Michel-Ange sculpteur me ravit et nous n'avons qu'un instant pour voir les peintures, en somme je n'en vois que deux, le tableau Schommer et celui de Doucet.
Et tous les deux m'éblouissent. Celui de Schommer c'est Edith retrouvant le corps dans un champ jonché de cadavres et trois figures se détachant en vigueur sur un ciel de soir, Edith et les deux moines, je n'ai remarqué que l'effet qui est merveilleux. [Mots noircis: Air pareil, le soleil] qu'on ne voit plus et qui rougit le ciel, c'est empoignant.
L'Ave Maria de Doucet est une chose exquise. Une ville aux murailles blanches sur lesquelles se joue le soleil. Et la Vierge vêtue de blanc sur cet autre blanc si adorablement lumineux. Un ange en robe jaune à fleurs est agenouillé devant elle. Les blancs sont d'une couleur ravissante, idéale, céleste. C'est plein d'air, plein de soleil, c'est un rayonnement ! [Rayé: Jamais je n'ai vu des envois de Rome d'un si beau sentiment de cette valeur.]
Doucet se rattrape, sa facture devient simple, large, j'en suis folle. Et puis ? Encore si comme les écrivains qu'on lit j'étais en communication avec le monde. A quoi bon les appréciations, les impressions, les sensations. Ça meurt là dans ce cahier. Et toutes ces forces furieuses qui viennent se briser contre ce rempart [Mots noircis: imprimant un tel choc à tout mon être que j'en] reste suffoquée et meurtrie.
Il faut me déboucher. Il faut de l'air. J'étouffe. Dante, Shakespeare, Michel-Ange, Chopin, Bethoveen, Balzac... Ah ! que nous sommes petits... Quelle misère, quel vide !
Et rester là un dimanche, ne faisant rien... Si au moins quelqu'un venait, quelqu'un d'intéressant, avec qui on puisse causer mais n'y comptons pas. Il y aura la mère Engelhardt et son fils à dîner. Et aïe donc. Vraiment il semble parfois que les choses qu'on appelle... doivent arriver... C'est injuste. La volonté n'est donc rien ?
Encore une des choses qui ont contribué à me faire croire en ma supériorité, c'est d'avoir trouvé dans une des études philosophiques de Balzac, cette théorie de la toute puissance de la Volonté qui me préoccupe depuis des années, depuis que je pense. Rêves. Montrez-moi des réalités qui les vaillent.
Les Engelhardt et Bagnitsky le journaliste à dîner, et la Bailleul, tout se passe bien. Ah !
Je pense aux bêtises que j'écrivais d'Antonelli. Comme quand je disais que j'y pensais tous les soirs et que je l'attendais et que s'il était arrivé à Nice à l'improviste je me serais jetée dans ses bras. Et on a cru que j'en étais amoureuse, ceux qui liront le croiront. Et jamais, jamais, jamais ça n'a été. Non, jamais.
Mais quand on s'ennuie, le soir, en été, on pense souvent qu'on serait heureux d'avoir des raisons pour se jeter dans les bras d'un monsieur amoureux... Ça m'est arrivé cent fois en imagination. Mais alors j'avais un nom à écrire, un être véritable que je pouvais nommer Antonelli, va pour Antonelli...
Mais à ce compte-là... Si [Rayé: Ah ! non, non] non jamais ce petit Italien... Amoureuse. Plutôt d'Audiffret, oh oui. Mais Antonelli, jamais et je suis d'autant plus vexée que j'ai passé pour en être folle. Allons donc ! Il y avait la fantaisie d'être nièce du grand cardinal, qui pouvait devenir pape... Mais...
Non, je n'ai jamais été amoureuse et je ne le serai plus maintenant, il faut qu'un homme soit si supérieur pour me plaire à présent, je suis si exigeante, il faudrait que ce fut... Et être simplement amoureuse d'un charmant garçon quelconque non, ça ne se pourra plus jamais. Lundi 25 juin 1883
Déjà hier soir j'étais revenue sur les envois de Rome, je les revois ce matin et l'impression du soir se confirme. C'est drôle comme du premier coup je ne me rends jamais compte, ainsi je vois bien mieux les tableaux deux jours après les avoir vus qu'en les regardant. Je prenais cette particularité pour de la stupidité mais Balzac me rassure, il dit que chez beaucoup de grands esprits la perspicacité n'est pas spontanée. Et que chez les natures douées de la faculté de vivre beaucoup dans le présent la seconde vue a besoin d'une espèce de sommeil pour s'identifier aux causes. Richelieu était ainsi. Enfin quoiqu'il en soit le tableau de Schommer est abominable, vide, bête, poncif... Et détestable. Celui de Doucet est réellement d'une couleur ravissante et la facture fait penser à Bastien et même à A. Morot dans sa tentation de Saint-Antoine... Mais ça ne se tient pas debout comme pensée et caractère. Ce ton seul et rien d'autre.
Sans croire que je suis poitrinaire car mes cheveux augmentent dans des proportions très considérables, ils sont vraiment beaux à présent quoique venant seulement jusqu'à la ceinture.
Bojidar est venu ce soir avec son chien, faute de mieux... c'est toujours ça. Mais je ne puis me passer d'un être intime qui reste là prêt à tout écouter, à opiner du bonnet, à raconter des histoires ! Homme ou femme. Alice a joué les confidentes; le capitaine Blanc dans le temps, et l'architecte plus important qu'Alice ou Bojidar à cause de Jules... Chez nous il y a toujours quelqu'un qui est l'ami intime qu'on choie, à qui on raconte tout et qui finit par faire quelque petite vilenie.
Avec Bojidar ça n'est plus à craindre, il n'y aura qu'à le rosser s'il ne marche pas droit. Jules est rentré à Paris. Bojidar l'a vu. Saint-Amand est venu ce matin toujours toqué. Mardi 26 juin 1883