Dimanche 10 juin 1883
Comme le dimanche on ne risque de rencontrer personne je vais au Salon le matin.
Il y a vraiment des récompenses abominablement injustes. Le tableau de Bastien me fait de plus en plus de la peine. Qui vais-je admirer Bon Dieu ?
Je voudrais revoir sa Jeanne d'Arc...
Il y a toujours foule devant le jeune tableau du jeune Rochegrosse. C'est très puissant, c'est incontestable mais ça me laisse froide. Mais qu'est-ce qui ne me laisse pas froide ?
Il faut pour être émue que je me batte les flancs, et alors à force de travail j'arrive à une grande exaltation... factice... Pourtant Jeanne d'Arc...
Oui c'est vrai, et puis ? Et quelques autres choses aussi. Au Louvre ? Des portraits, car les grandes machines anciennes... Mais les portraits, et puis de délicieuses choses de l'Ecole française. Et à la dernière Exposition des portraits du siècle, ceux de Lawrence et deux ou trois de Bastien, son frère, Theuriet, Sarah.
Et puis... Et puis qui vous dit que je sois artiste peintre... Poussée dans une autre voie j'y serais arrivée au même point à force d'intelligence et de volonté, sauf les mathématiques. Mais la musique me passionne et je composerais facilement. Alors pourquoi la peinture ? Et quoi à la place ? C'est misérable, de pareilles pensées.
Je veux faire un grand tableau, grand de dimensions...
Et je cherche un sujet...
J'en ai un antique... Ulysse racontant ses aventurs au roi des Phaeciens Alcinous, Alcinous et la reine Arête sont sur leurs trônes, entourés des princes, des jeunes gens et de leur maison, cela se passe dans une galerie à colonnes de marbre rose, Nausicaa appuyée à une de ces colonnes un peu en arrière de ses parents écoute le héros. L'attaque de festin et le chant du poète Demodonis qui est tout au fond et regarde dehors avec son luth appuyé sur le genou indifférent comme un chanteur qu'on n'écoute plus. Dans tout cela il y a les attitudes, les groupes, la compostion enfin.
Ce n'est pas ça qui m'embarrasse et ça sera bien, mais l'exécuter. Voilà le terrible...
Je ne sais rien, rien, rien. Meubles, costumes accéssoires et puis pour fabriquer une grande machine comme cela il faut des recherches... Et il faut savoir ce que Tony appelle les qualités ou le... Quoi ?
Enfin... Tiens ça paraît si difficile que ça ne doit pas l'être tant que cela...
Une femme avec un pareil tableau ferait un tapage énorme. Mais j'ai tant de projets que ma vie y passera. Le grand tableau serait pour 1885 !! Où serons-nous ?
Lundi 11 juin 1883
Mon père est mort.
On a reçu la dépêche ce matin à dix heures. C'est-à-dire à l'instant, ces folles en bas disaient qu'il fallait que maman revînt à la minute sans attendre l'enterrement. Et je suis montée ici très émue mais ne pleurant pas seulement lorsque Rosalie est venue me montrer l'arrangement d'une robe je lui ait dit "ce n'est pas la peine, monsieur est mort". Et [je] me mis à pleurer, irrésistiblement.
Ai-je des torts envers lui ? Je ne crois pas. J'ai toujours tâché d'être convenable... Mais dans un moment pareil on se croit toujours coupable de quelque chose... Il fallait partir avec maman... mais nos relations n'étaient pas assez tendres pour que mon départ eut raison d'être... Qu'importe il fallait faire plus que ce qui était juste. Mais [Rayé il était innocent, je] ne pourrais pas rester là... il m'avait froissée de mille manières et il faut que tout soit fini pour que j'oublie entièrement.
J'attendais avec une sorte d'impatience un dénouement, sans le désirer, mais cette idée d'un évènement, d'être en grand deuil..., il y avait là une occupation, une nouveauté...
Dois-je me reprocher ces pensées ? Je fais surtout mal en les écrivant, il passe tant de choses par le tête que si on les écrivait...
Il n'avait que cinquante ans, tant souffrir !.. Et n'avoir en somme fait de mal à personne: très aimé chez lui, parfaitement honorable, probe, ennemi de tout tripotage et très bon garçon.
Mardi 12 juin 1883
J'ai peint un peu... ce n'est peut-être pas très correct, mais je n'ai rien fait hier.
Bojidar vient mettre les adresses aux lettres de faire-part, et nous manquons de recueillement, les noms des gens appellent des commentaires... Si l'évènement avait eu lieu ici, j'aurais été très impressionnée mais à distance et puis on s'y attendait. Saint Amand vient pleurer.
Mercredi 13 juin 1883
Il arrive des cartes en quantité. Mme Gavini a envoyé une dépêche d'Agen, Odette est venue, et M. Eschmann un russe, et le père Géry qui arrive avec une tête de l'autre monde, en larmes... j'avais de la peine à être en harmonie... Il aurait fallu pleurer...
Et je n'ai pas pleuré même pendant l'office à l'église qui a eu lieu à cinq heures. Personne n'a été invité et il n'y avait que Saint Amand, Bojidar, les Englehardt et Tchernitsky. Si j'avais été vraiment affligée je ne le raconterais pas, car il y a là une pudeur qu'il me semblerait blesser; c'est égal, je suis trop calme...
J'ai eu modèle ce matin, Edwige qui pose chez Suchetet et Suchetet apprenant hier qu'elle poserait chez moi ce matin m'envoie ses plus sincères compliments sur mon Salon. Il se promenait avec Saint Marceaux qui lui a fait voir mes tableaux dont il est très content. Je n'ai jamais vu ce Suchetet, seulement nous avons souvent le même modèle par l'entremise duquel je lui ai demandé quelques renseignements sur les ébauchoirs, selles, etc.
Cela m'est excessivement agréable, n'est-ce pas que c'est agréable ?
Entre autres cartes on reçoit celle de Jules Bastien-Lepage, une des premières et une lettre de l'architecte qui dit: " chère Mlle, si je ne craignais pas d'être opportun etc. etc. qui frappe d'une façon si violente toute votre sympathique famille que j'ai le plaisir de connaître... " ensuite il me prie de croire à la sincérié etc., à son respect et à son admiration. Il ne faudrait peut-être pas se moquer de la forme lorsque le fond vient du coeur, mais c'est égal c'est une lettre presque de portière. Est-ce que le grand frère n'écrit pas mieux... je voudrais lui extor-quer une lettre.
Ce qui me préoccupe c'est que je suis trop froide, ça va faire faire des commentaires...
S'il pouvait, lui, mon père, me voir préoccupée de mon deuil et des cartes et lettres de condoléances, il aurait eu un de ses airs moqueurs et méprisants, comme pour dire: voilà tout ?
C'est sa faute ! Sa nature m'était très sympathique, bien plus que celle de maman, et il s'est plu à se rendre... indifférent et souvent détesté en ne faisant que me froisser et me parler d'un air que je ne souffrirais de personne.
Il y mettait de l'amour-propre. Ah ! vous êtes à plat ventre devant elle, eh bien vous allez voir !! Ici à Paris, il a été de la dernière violence, il a presque menacé de me battre un jour, mon air lui avait paru insolent et il s'est écrié: "tu verras ce que je te ferai, tu verras tu t'en souviendras toute ta vie". Maman l'a emmené craignant qu'il me jette quelque chose à la tête. Et qu'est-ce que j'avais fait pour cela ? Rien que de lui avoir dit: je vous prie de ne pas crier contre moi, je n'ai pas l'habitude qu'on me parle ainsi ! Cet air calme que j'avais l'exaspérait. Quand je pense à présent à ce ton abominable qu'il prenait pour avoir le dessus de "mes bravades" le sang me monte à la tête.
Et pourtant j'ai essayé d'être gentille mais il avait toujours peur d'être sous ma "domination".
J'aurais pu l'aimer beaucoup, beaucoup, mais ça et cette histoire sur maman... Enfin, je vous dis les choses comme elles sont.
Il a vécu de son côté en régnant sur son entourage et moi du mien en régnant sur le mien, puis nous avons été réunis et il mettait une sorte d'enfantillage à prouver son indépendance. Très souvent il prenait la mouche et s'imaginait que je voulais "commander" lorsque j'étais à mille lieues d'y songer. Enfin il faut mettre son irritabilité sur le compte de la maladie...
Enfin... Dans un moment comme celui-ci, devant la mort, devant cette fin de tout ! je me demande si j'ai eu des torts ? Et je ne le crois pas...
Il m'a traitée comme je ne sais quoi, j'en ai pleuré et j'ai même eu l'idée de partir, m'en aller, pour bien montrer que...
Je me représente maman, si j'avais le malheur de la perdre eh bien j'aurais mille reproches et mille remords car j'ai été très grossière et très violente... Pour le bon motif et par instinct de conservation je sais bien, mais c'est égal, je me reprocherai tous ces excès de paroles...
Du reste maman... Il y aurait là un chagrin immense, rien que d'y penser me fait pleurer, j'ai beau lui reconnaître des défauts, nous ne sympathiserions pas si nous n'étions pas parentes, j'ai beau me dire... Mais chez elle tout cela est inconséquence, légèreté et manque de savoir; c'est une enfant et une enfant dans ces conditions est un être haïssable, je sais bien; je lui aimerais mieux des amants et qu'elle sache vivre comme les autres...
Elle est vertueuse mais elle ne comprend rien et n'a pas confiance en moi..., et croit toujours que tout va s'arranger qu'il vaut mieux "ne pas fair d'histoires".
Je crois que la mort qui me ferait le plus de peine ce serait encore celle de ma tante qui s'est dévouée toute sa vie à tout le monde et qui n'a jamais, pas une seule minute vécu pour elle, sauf les heures passées à la roulette de Bade ou de Monaco.
Il n'y a que maman qui soit gentille avec elle, moi, je ne l'ai pas embrassée depuis un an et ne lui dis que des choses indifférentes ou des reproches sur un tas de bêtises. Ce n'est pas par méchanceté, mais c'est que j'ai été moi aussi très malheureuse et que je le suis encore et que toutes ces discussions sur nos affaires avec maman et ma tante m'ont habituée à un ton bref, dur, cassant. Si je me mettais à dire des choses tendres ou seulement douces je pleurerais comme une bête.
Enfin sans être tendre, je pourrais être plus aimable, sourire et causer quelquefois, ça la rendrait si heureuse et ne me coûterait rien mais ce serait un tel changement dans mes manières... que je n'ose pas par une sorte de fausse honte. Et pourtant cette pauvre femme dont l'histoire s'écrit en un mot: Dévouement, m'attendrit et je voudrais être gentille...
Et si elle venait à mourir en voilà une qui me laisserait des remords ! Tenez grand-papa, il m'impatientait quelquefois par des manies de vieillard, mais il faut respecter la vieillesse, il m'est arrivée de lui répondre de travers et lorsqu'il a été paralysé j'en ai eu tant de remords que je venais très souvent rester près de lui pour effacer, atténuer, expier. Et puis grand-papa m'aimait beaucoup et voilà qu'en pensant à lui je pleure.
Mais mon père... Au bout de vingt ans de séparation il a voulu me conquérir par des grossièretés ou des brusqueries !...
Jeudi 14 juin 1883
Vendredi 15 juin 1883
Les Canrobert m'écrivent une lettre charmante, du reste tout le monde est très sympathique et je ne suis pas en harmonie avec toutes ces condoléances.
Ce matin espérant ne rencontrer personne le matin, je me risque à la Salle Petit; exposition de cent chef-d'oeuvres au profit de quelque chose.
Decamps, Delacroix, Fortuny, Rembrandt, Rousseau, Millet, Meissonnier, le seul vivant, et d'autres.
Et d'abord je fais mes excuses à Meissonnier que je connaissais mal, et qui n'avait que des choses inférieures à la dernière Exposition des portraits.
Ici ce sont des merveilles, à la lettre. Mais ce qui m'a poussé à sortir mes voiles de crêpe c'est l'envie de voir Millet que je ne connaissais pas du tout et dont on m'assourdissait.
Bastien n'en est que le faible imitateur, disait-on enfin j'en étais agacée. J'ai vu et je retournerai voir.
Bastien en est l'imitateur si l'on veut parce que ce sont des paysans et parce que tous deux sont de grands artistes et que tous les véritables chef-d'oeuvres ont un air de famille [Rayé: peinture doivent se ressembler...]
Les paysages de Cazin se rapprochent bien plus de Millet que ceux de Bastien.
Chez Millet, dans les six toiles que je vois là, ce qui est beau c'est l'ensemble, l'harmonie, l'air, la fluidité. Ce sont de petites figures vues d'une façon sommaire, très large et très juste.
Et ce qui rend Bastien d'une force sans égale aujourd'hui c'est l'exécution méticuleuse, forte, vivante, extraordinaire de ces figures humaines; l'imitation parfaite de la nature enfin, la vie.
Son Soir au village qui n'est qu'une impression de petite dimension égale Millet certainement; il n'y a là que deux petites figures perdues dans le crépuscule. Mais le souvenir de son Amour au village me déchire les yeux. Quelle faute que ce fond ! Comment ne le voit-il pas ? Oui, dans ces grands tableaux il manque ce qui rend Millet extraordinaire dans les petits... L'air, l'harmonie... Il faut quoiqu'on dise que la figure domine !
Le père Jacques est supérieur à l'Amour au village comme effet, les foins aussi, le père Jacques était plein de poésie, la fillette cueillant des fleurs est une figure ravissante et le vieux faisait bien... Je sais bien qu'il est plus difficile de donner à un grand tableau cette... enveloppe, ce fondu si doux et si ferme qui caractérise Millet... mais il faudrait y arriver.
Dans un petit tableau beaucoup de choses peuvent s'escamoter. Le fond de petits tableaux et ou l'impression domine, (et pas du méticuleux Messonnier) comme Cazin par exemple qui est le fils de Millet; on peut souvent donner ce rien et ce tout qui s'étend à tout et qui ne se trouve précisément sur aucun point, appelé charme, avec quelques coups de pinceaux heureux... Tandis que dans un grand tableau tout cela change., et devient terriblement difficile car le sentiment doit s'appuyer sur la science et que c'est souvent comme l'amour et l'argent...
Samedi 16 juin 1883
La duchesse de Fitz-James est restée une heure, puis d'autres, cela interrompi e travail, je suis furieuse.
Alors, je retire aux peintures de Bastien la qualification chef d'oeuvre. Pourquoi ? Parce que son Amour au village m'horripile ou parce que je n'ai pas le courage de mon opinion ? On n'ose déifier que les morts, si Millet était vivant qu'en dirait-on ? Et puis on voit là six toiles de Millet seulement; est-ce que nous ne trouverons pas six toiles équivalentes rue Legendre? Pas mèche 1. Jeanne d'Arc 2. Le portrait du frère 3. Le soir au village 4. Les foins 5. Je ne connais pas tout, et il n'est pas encore mort.
Bastien est moins le fils de Millet que Cazin qui lui ressemble beaucoup ou plus... jeune...
Bastien est original, il est lui. On procède toujours un peu de quelqu'un mais la personnalité se dégage ensuite. Du reste la poésie, la force, le charme sont toujours les mêmes et si c'est imiter que de les chercher alors ce serait désespérant. On ressent une vive impression devant un Millet, on la retrouve devant un Jules... Qu'est-ce que ça prouve ?
Les superficiels disent imitations.
Ils ont tort, deux acteurs différents dans des pièces différentes peuvent vous émouvoir de la même façon parce que les sentiments véritables, humains, intenses sont toujours les mêmes.
Il y a une dizaine de lignes tout à fait gracieuses d'Etincelle sur moi. Je suis un peintre remarquable, une belle jeune fille et une élève de Bastien-Lepage. Attrape.
J'ai vu le buste de E. Renan chez Saint-Marceaux et hier j'ai vu passer Renan en fiacre. Je l'ai reconnu tout de suite. Voilà de la ressemblance au moins ! Renan qui a étudié la Judée et le judaïsme... son buste ?
De plus en plus juif Saint-Marceaux.