Deník Marie Bashkirtseff

Pas mal de monde, la princesse Jeanne entre autres, mais pas les Fitz-James ni les Charette, ils ne sont jamais venus un samedi... Du reste j'ai tres peur que tout ca s'effondre, nous ne sommes pas soutenus et il y a trop de jaloux, car sans etre de l'aristocratie, ni vraiment millionnaires nous nous mettons depuis un an sur le premier rang, on cite des noms aristocratiques et illustres a nos soirees, je suis elegante, interessante, on nous voit tres chic...
Et qui ? Les Bashkirseff sont de noblesse fort ordinaire, de province, et n'ont meme pas de ces millions qui expliquent tout. Je ne sais par quelle suite de recits attendrissants maman s'est conquis la duchesse de Fitz-James, mais je soupconne bien des jeremiades humiliantes... Enfin elle a tout fait pour nous mais cela ne peut durer si nous ne sommes pas soutenus par notre ambassade... Or, il y traine a l'ambassade, de vieilles sommations a propos d'une affaire de Georges, et a laquelle ma tante etant fillette a ete melee parce qu'elle avait vu d'une fenetre je crois, Georges donnant des coups a un fonctionnaire. Or ma tante n'a jamais voulu aller en Russie se debarraser de cette niaiserie et l'on prend cette ridicule vilenie pour une affaire abominable et l'on dit qu'elle n'ose retourner dans son pays a cause d'un proces criminel... Le monde n'ira pas examiner quels sont ces papiers, et a entendu dire qu'il y a eu un proces Romanoff, et bien que ce soit archi-fini, bien qu'il y ait eu une ordonnance de non-lieu... On confond avec ca et ca va toujours... Maintenant me direz-vous, est-il possible qu'une femme soit idiote et criminelle au point de laisser trainer des choses qui m'assassinent...
Ca ne s'expliquera jamais, ces femmes fermeront les fenetres pour que je ne prenne pas froid, devaliseront les marchands de primeurs pour moi et en meme temps me laisseront trainer dans la boue pour leur frere Georges, par un Soutzo, en riront ne comprenant pas que c'est horrible ou bien se plaindront a tout venant de mes excentricites, de mon infame caractere, me calomnieront affreusement des larmes dans les yeux parce que je n'aurai pas mis un manteau assez chaud... Elles sont d'une stupidite rare et formidable.
Ces femmes-la m'ont perdue et envers moi elles sont criminelles.
Puisqu'elles ne comprennent pas, direz-vous. D'accord, mais voila dix ans que je comprends moi, et que je le leur crie depuis le matin jusqu'au soir. Les imbeciles qui croient a la superiorite des autres sont supportables, mais les imbeciles qui se croient profonds et spirituels... C'est pis que tout. Elles ne m'ont jamais ecoutee, jamais prise au serieux et se bornent a trembler et gemir lorsque je m'enrhume...
Et puis par moments, apres quelque catastrophe: Oh oui Marie a raison, si on l'ecoutait ! etc. etc. ! Mais le lendemain ca recommence et comme elles ont peur de mon jugement, elles se cachent de moi comme des enfants...
Et je dois encore m'estimer heureuse quand on n'agit pas en mon nom... Comme l'annee derniere. Saint Amand nous avait fait faire la connaissance d'Etincelle, bien. Echange de cartes, bien. Et voila que tout a coup je recois de cette dame une lettre de remerciements pour les magnifiques fleurs que je lui ai envoyees. C'est maman qui avait trouve cela ingenieux et delicat d'envoyer de but en blanc un grand panier de fleurs a cette chroniqueuse de ma part: un petit mot dans votre prochain article chere madame ! Ce que j'ai rage. Enfin, ca vous donne une idee des personnages. Vous vous imaginez ce que ca pouvait etre il y a dix ans, en sortant de Poltava !... Je n'ai de bonheur en rien vraiment. Cette vie est terriblement triste...
Apres quelques miserables deboires melanges de succes de femme je me suis mise a travailler, voila cinq ans; j'ai voulu acquerir une force par moi-meme... Quand cela viendra-t-il ?... En attendant il est venu des malheurs et des miseres...
Et depuis que les coups redoublent je me remets a croire en Dieu et a le prier, c'est le seul refuge; autrement on deviendrait fou... J'ai remarque qu'apres de chaudes prieres il m'arrivait toujours quelque nouvelle contrariete... Mais ca ne me rebute plus, que je prie ou non c'est la meme chose, j'aime mieux prier, c'est consolant... Si on ne priait pas ce serait pis que mourir... La religion... Non. Dieu oui. Un Dieu qui s'occupe de tout et qui m'ecoute, et qui m'eprouve et qui aura pitie. Enfin pour moi, la priere est une protestation.