Deník Marie Bashkirtseff

Des le matin j'ai envoye chercher l'architecte pour arranger l'atelier, mais au lieu de cela nous avons cause de Gambetta, en sa qualite de lorrain vous jugez s'il a ete empoigne. C'est lui qui a arrange le voile du Palais Bourbon.
Enfin c'est ce soir notre bal, Coquelin et Reinchemberg jouent a la Porte, et puis une petite operette qu'ils chantent. Tout se passe tres bien, beaucoup de monde, des jeunes gens en quantite et des dames tres chic. La duchesse de Fitz-James, le general et Mme de Charette, Mlle de Charette, Mme Johnston (amie des Charette) sa fille et puis les Gavini, comtesse Duros, la princesse Bonaparte, etc. Une grande soiree enfin, un beau cotillon. Mais c'est si vide pour moi, il n'y avait pas une ame pouvant m'interesser. Je me proposais d'etre tres aimable pour tout le monde et joue a une espece d'entorse que je me donne avant le bal; je suis obligee de remuer aussi peu que possible. A trois heures on monte souper a l'atelier et je prends une table sur l'estrade avec Saint Amand, Alexis, Dusautoy, Emile Bastein. Il y a eu plus de deux cents personnes, malgre des lettres de contre-ordre lance au dernier moment par un mechant idiot quelconque. On a souponne Soutzo, Alexis au moins. Je crois que c'est plutot Bojidar qui s'est brouille avec ma tante. Enfin cela n'a pas enormement nui par bonheur. Nous restons vers cinq heures en famille avec Michka et Emile Bastien qui est bien le meilleur des etres.
Et aujourd'hui entree tragique de Soutzo, vert, blanc, pale, les larmes aux yeux. Il ne savait meme pas qu'il y eut soiree hier, jamais, jamais il n'aurait ete capable de cette infamie des lettres, etc. etc.
[En travers: je ne suis ni jolie ni bien habillee. C'est comme expres. Mme Kanchine qui nous avait lachees a demande a etre invitee et est venue avec sa fille et d'autres dames russes connues chez Mme Engelhardt qui vient la egalement. ]
Enfin il a pleure et puis lorsque presque d'inconscience. Enfin c'est tout de meme epouvantable pourvu que mon sang-froid du moment n'aille pas se resoudre ensuite en acces de desespoir, comme c'est arrive pour la mort du grand, du noble, du calomnie, du genial Gambetta.
Enfin... Qu'on dise que je suis excentrique... je l'ai ete, que je suis toquee, que je donne trop dans les arts, que je fume que... je me grise, que je dessine d'apres le nu, tout cela se tient pour certaines gens, que j'ai ete amoureuse de Cassagnac, que [Raye: que j'ai ete] Mlle Acard m'ait ete preferee, que a Rome la famille d'Antonelli ait ete contraire a un mariage, que... Enfin toutes ces choses plus ou moins vraies et que je craignais qu'on dise et qui me semblaient des mensonges et des atrocites si humiliantes et que a present moi-meme je suis prete a croire vraies en comparaison de ce qui se dit maintenant. Mais ca, et de moi !! Il y a des jeunes filles qui sortent, qui flirtent, qui voient continuellement des jeunes gens, dans le monde, dehors et auxquelles on dit, il arrive de donner meme des rendez-vous et puis des histoires... Mais moi, enfermee dans cet atelier, enfin je n'ai rien a vous dire, vous avez suivi ma vie...
Je ne sais plus que dire, que croire, comment etre, et devant chaque imbecile je vais trembler comme une coupable devant un juge.
Et ce monde a ete cree par Dieu, et ceci se passe avec son autorisation, et il est partout...
Il n'existe pas ! Ou bien... Ou bien c'est l'Etre supreme, qui n'est pas un Etre, qui est la supreme essence dont l'utilite pratique ne m'apparait pas.
Et Julian, il a cru comme les autres et d'apres les autres un tas d'infamies. L'autre jour encore il parlait de Dumas et nous disait avec un sourire qu'il parlait souvent de moi avec quelqu'un qui en parlait chez Dumas et que decidement on s'occupe de moi beaucoup et que grace a ce qu'il dit de moi, Dumas s'occupe de cet etre etrange, interessant... Ce gros paysan que je croyais si fin et si sympathique parle donc de moi de facon a ne pas... On ne se rend compte des nuances que par echappees, lorsqu'on vous raconte quelque chose ce n'est plus ca il faut saisir au vol... Vous savez que souvent avec Julian nous causons et tres intimement, moi en toute confiance comme avec quelqu'un qui me connait par coeur et devant qui on a des fanfaronnades de roueries, je me vantais d'etre forte, sceptique, de parler de tout, de rire. Donc l'autre jour on est amene a parler de mon coeur et il me dit:
— Nous pouvons tout nous dire ?
— Je crois bien, allez-donc.
— Vous le prendrez comme cela doit etre pris... Vous savez, les hommes entre eux.
— Mais allez donc.
— Eh bien je rencontre l'autre jour un de mes amis qui vous avait vu et entendu parler de vous et qui me dit: qu'est-ce que c'est donc que Mlle une telle, tu la connais, est-ce qu'elle a... des... aventures ? Vous comprenez je gage. Et bien je lui ai repondu: mon cher il n'y a que ca (montrant la tete) le reste n'existe pas.
Ainsi il n'a pas ete indigne, il n'a pas dit: mais vous etes fou, mais vous ne savez donc pas qui c'est etc... Il a simplement repondu ce qui etait son opinion, que je ne vivais que par la tete et que le coeur et le... reste n'existaient pas pour moi. Il n'y a rien a ajouter... Aussi ne dirai-je rien. Je suis a terre. Tout cela est irreparable.
Mais quelle revanche il faudrait pour seulement se consoler de tant d'injustice, de tant d'atrocites, de tant de malheurs... Et comme il n'y a pas de Dieu, je n'ai pas d'espoir.
Il ne faut pas croire que ce pauvre et naif Soutzo se soit permis de dire cela sans que je l'y ai pousse avec une insistance sans replique et pendant que maman etait dans la chambre a cote.
Ainsi moi qui me croyais si fiere, si pure, et qui pour etonner laissais souvent entendre que je suis tres rouee... Cela n'etonnait pas, cela paraissait tout simple... Ainsi lorsque je dis que j'adore Saint Marceaux et qu'on le lui repete, il n'y voit pas du tout un enthousiasme de jeune fille d'artiste, d'enfant gatee, il y voit peut-etre des provocations, des invites... a la recherche d'aventures... Mais ce serait horrible I! Mais ce serait a pleurer pendant mille ans ! Mais ou est Dieu ?!!!
Et quand par amour de choses theatrales et romanesques, quand j'aurai dit cela a Julian ou a Bastien-Lepage, engageant bien entendu, et qu'ils me croiront sinceres, et qu'ils seront indignes avec moi, et puis apres ? Cela ne changera rien. Nous serons deux ou trois a nous indigner et voila tout.
Mon Dieu, je veux croire en vous, ne pas croire serait... mourir de desespoir dans de telles circonstances, Mon Dieu faites que cela s'arrange ou plutot que je sois rassuree, que je me fasse illusion que... je sois consolee.
J'ai eu un instant l'idee de voir Cassagnac ou de lui ecrire.
Mais quoi a quel propos ? On dit des infamies de moi, vous savez que c'est un mensonge, defendez-moi.
Il ne sait plus si j'existe. S'il occupe ma pensee depuis cinq ans je n'existe pas pour lui, nous n'avons jamais echange dix phrases serieusement seul a seul. Il y croit a ces infamies, pourquoi pas, voila plus de quatre ans [Mot noirci: nous] nous sommes perdus de vue et lorsqu'il m'a vue j'avais dix-sept ans j'etais romanesque, folle, et encouragee par les miens, des etres faibles et imbeciles et sans aucune civilisation.