Deník Marie Bashkirtseff

Et au lieu de lui jai rêvé de cet orléaniste de Tony, nous regardions dans le même album, nos têtes se touchaient, ce n'était pas désagréable, au contraire mais quelle différence avec la poignée de main de l'autre. Ces deux rêves viennent comme pour m'éclairer sur l'abîme qu'il y a entre ce que peut inspirer un homme charmant et amoureux (il l'était dans le rêve) et l'homme qu'on aime. Mais je m'occupe trop de rêves, les réalités ne sont pas drôles... Papa a répondu aux petits Pomar qui demandaient la permission de venir déjeuner un de ces jours, qu'il sera charmé de les voir et comme leur lettre disait que Michka était leur prisonnier papa a écrit: dans tous les cas dites à votre prisonnier que ma fille veut absolument le voir ce soir ici. Il n'est venu ni hier ni aujourd'hui.
J'ai fait des croquis le soir, il y a un M. Garnitsky, assez vieux et comme il faut, puis Catherine, la belle-sœur de Paul et Nicolas Yakovlevitch son beau-frère. (Le frère de la sœur de la femme à Paul). Le frère est un gros homme commun mais intelligent et musicien; [Rayé étouffé et abruti par le milieu] imbécile ou il vit. Nous avons fait de la musique le soir. Et toute la journée et le soir je ne fais que parler parce que, du reste voici ce que j'écris à Julian : ...
"il fait trop froid pour travailler dehors et dedans on est trop dérangé, du reste c'est peut-être un bien de rester en dehors de tout pendant quinze jours. Je change d'air comme un joueur change de chaise... Enfin vous ne saurez jamais à quel point je suis dégoûtée de moi. Les mots arts, travail, peinture, me font mal comme des coups sur une peau meurtrie... L'impression est presque physique. Et si je conserve quelque apparence de courage c'est qu'il est inutile de faire plaisir à l'humanité en étalant ses misères. C'est une pudeur. J'en arrive à chercher à me consoler par des comparaisons mais être comme les autres - quels qu'ils soient - c'est déjà une déchéance et un désespoir. Assez comme cela car je sais que je vais essayer de vous en faire accroire après m'être couverte de cendres"...