Deník Marie Bashkirtseff

Je suis cuite. Wolff consacre une vingtaine de lignes les plus flatteuses a Mlle Breslau... Ce n'est du reste pas ma faute. On fait selon comment on est doue. Elle est uniquement a son art, moi je m'invente des robes, je reve a des draperies de corsage, a des revanches dans la societe nicoise. Je ne veux pas dire que j'aurais son talent si je faisais comme elle, elle suit son naturel, moi le mien.
Mais j'en ai les bras coupes... C'est que je sens mon impuissance a un point de vouloir y renconcer a tout jamais. Julian dirait que j'en ferais autant si je voulais. Vouloir ! Mais pour vouloir il faut encore pouvoir. Ceux qui reussissent avec je veux sont a leur insu soutenus par des forces secretes qui me manquent. Et dire que par moments j'ai non seulement foi en mon talent a venir mais que je sens le feu sacre du genie !! O tristesse.
Au moins ici il n'y a de la faute a personne, c'est moins enrageant. Rien d'horrible comme de se dire: sans celui-la ou sans ceci je l'aurais peut-etre.
Je crois faire tout ce que je puis et je n'arrive a rien.
Et la fievre depuis deux jours de nouveau, j'en ai les bras et les jambes cassees. Et une mine resplendissante, j'engraisse.
O mon Dieu faites que je me trompe, et que la conscience de ma mediocrite ne soit qu'une injustice !