Deník Marie Bashkirtseff

Ce que j'en ai dit samedi c'est a propos du bal que la Reine a preside a l'hotel Continental au profit des sauveteurs bretons. J'ai eu l'idee d'y aller au dernier moment, nous n'etions pas patronnesses et par consequent pas admises dans le salon reserve. Je suis partie au bout d'un quart d'heure. [Mots noircis: Gery] et Gavini avaient passe la soiree chez nous, Melissano, Caracciolo et Alexis aussi. C'est decidement a la villa Gery que nous irons a Nice.
Quant a samedi j'ai eu une bonne journee, Bastien que j'avais vu au bal la veille est venu et il reste plus d'une heure. Je lui ai montre des choses de moi et il a donne des conseils avec une severite flatteuse. Du reste il a dit que je suis merveilleusement douee, cela n'avait pas l'air d'une complaisance, ainsi j'ai eu un instant de joie si violente que j'etais sur le point de saisir le petit bonhomme par la tete et a l'embrasser. [Mots noircis: C'est deja] bien aise de l'avoir entendu, il a donne les memes conseils que Tony et Julian, dit les memes choses, du reste n'est-il pas eleve de M. Cabanel et Breslau n'est-elle pas eleve de Tony ? chacun a son propre temperament mais quand a la grammaire de l'Art il faudra toujours chercher par chez ce que l'on nomme les classiques.
Bastien ni aucun autre ne peuvent enseigner leurs qualites, on n'apprend que ce qui s'apprend, le reste depend de soi. Mme de Peyronney est arrivee et j'ai passe un bon quart [d'heure] entre cette femme superieure et ce grand artiste, devant ma cheminee et puis sous le palmier, me gonflant de vanite et de plaisir. Je ne m'occuperai pas des autres visites que j'ai laissees au salon officiel.
Nous sommes partis a huit heures du soir, Paul, Nini, Dina, moi, Rosalie, Basile et Coco. La villa est tout ce qu'il faut, en pleine campagne, et a dix minutes a peine de la promenade des Anglais; une terrasse, des jardins, une grande maison confortable. Nous trouvons tout prepare et gerant M. Pecoule, avec des bouquets. [Mots noircis:pour installer la maison] c'est tout amusement, le tramway passe devant, c'est-a-dire qu'il passe devant notre grand jardin qui entoure la villa, enfin je n'aurais rien choisi de mieux pour travailler, je ne vois pas le Nice qui m'est odieux. La population est tout affable, ils voient tant d'etrangers qui les font vivres auxquels il faut plaire. J'ai fait ce soir une course en tramway qui m'a enchantee. C'est la gaiete francaise melangee d'Italie et moins le genre canaille de Paris. Comme je l'ecris a Julian c'est aussi commode que Paris, aussi pittoresque que Grenade. A cinq minutes de la promenade des Anglais on trouve des costumes, des guenilles, des types et tout cela d'un ton ! Pourquoi aller en Espagne ! O Nice, o Mediterranee, o mon pays aime qui m'a fait tant souffrir. O mes premieres joies et mes plus gros chagrins, o mon enfance, mes ambitions, mes graces, la Tour, le chateau du Surprenant. Et Saetone, Fiouloulou, Danis. J'aurai beau faire, il sera toujours la le commencement de tout. Et a cote des souffrances qui ont noirci mes seize ans il y aura toujours les souvenirs de la premiere jeunesse qui sont comme les plus belles fleurs de la vie. Je suis folle d'etre ici. C'est le pays que l'on aime malgre l'Italie, malgre Rome, malgre l'Espagne. J'ai grandi ici, c'est presque ma patrie et si je me suis cramponnee a Paris en cherchant a m'y faire une place ces annees passees a Nice font que j'y reviendrai toujours. C'est magnifique du reste ! Je me rappelle mon secret desappointement en voyant Naples, c'est que Nice est si admirable qu'on est prepare a tout.
Et puis ma famille n'est pas la, personne ne se querelle, nous sommes a la campagne, on est gai, je ne vois pas mon medecin et je vais travailler. J'ai apporte un chevalet a manivelle et un machin pour la campagne. Nous ne nous montrerons pas car je ne le pourrai que pour renverser la Tutcheff. Et puis je suis venue pour travailler, il me faut voir le Carnaval pour mon tableau, un tableau qui me tient la tete et que je ferai pour le Salon prochain.