Deník Marie Bashkirtseff

Du monde toute la journee. Gavini, de Maufras, M. et Mme Gaillard, Turquan. On admire mes etudes d'Espagne. Maufras se met a genoux devant, ferme un oeil et regarde avec l'autre a travers un monocle a verre noir comme contre le soleil. Du reste c'est un fou. Il parait qu'il se leve la nuit, met sa femme au piano et danse avec la bonne. Il a une fille de seize ans et ces deux pauvres femmes sont tout abruties par ses excentricites. Alexis dine avec nous et Julian qui arrive vers neuf heures le trouve en face de moi tres en beaute. Vous savez qu'il croit qu'Alexis est amoureux de moi et que je flirte avec lui. Ca a peut-etre ete il y a longtemps et pendant quelques jours mais a present le pauvre Alexis m'a prise a part et m'a exortee pendant une heure a me soigner, dans le tuyau de l'oreille, pour que ma famille ne soit pas inquiete... Comment, vous qui avez tout au monde, comment pouvez-vous compromettre une si belle existence par incurie, par imprudence, par folie ! etc. Puis baiser sur la main et serment d'amour fraternel. Quant a Julian il me raconte que Breslau lui a apporte des esquisses et des croquis et qu'il y a la des choses vraiment remarquables. Il affirme et jure que bon peintre je la battrai facilement mais que ces dessins sont extraordinaires et que je suis folle de ne pas l'ecouter, lui qui depuis trois ans me dit de composer n'importe quoi et comment, mais tous les jours; se souvenir des impressions, les fixer la et les dessiner ensuite. Elle n'en faisait pas avant, et ce n'est que depuis deux ou trois ans qu'elle en fait, je me rappelle qu'elle disait toujours qu'elle ne sentait pas cela et qu'elle se forcait a developper cette corde ! Elle y est arrivee... C'est une volonte de fer. Cette
fille la me domine de loin. Du reste la plupart de ses convictions lui ont ete serinees par moi. Je lui ai mis le nez dans Bastien-Lepage et je crois que je lui fais aussi un certain effet. Puis, elle a fait un grand tableau cet ete (et moi ?) une pecheuse au bord de la mer. Ce doit etre tres bien et bien dans le gout du jour. Je suis sure que c'est tres bien. Et moi rien. O pauvre Cassagnac, tu ne m'as jamais si vivement pique au coeur que tout cela. Je suis comme blessee, je sens presque la souffrance physique. Puis apres, des plaintes a Julian, un tete-a-tete ou il tache de me consoler, c'est-a-dire de me donner du courage en m'exortant a faire tous les jours des esquisses de ce qui me frappe. Ce qui frappe ?... Et que voulez-vous qu'on trouve dans le milieu banal ou je vis. Breslau est pauvre c'est vrai mais elle vit dans une sphere eminemment artistique. Sa meilleure amie Maria est musicienne et de plus [Deux lignes noircies, illisible] quelque facon qu'on la regarde. Schaeppi est originale quoique commune, [Mots noircis] encore une artiste. Plus un poete ridicule avec de longs cheveux et Sarah Purser, peintre et philosophe avec laquelle on a des discussions a perte de vue sur le Kantisme etc. etc. sur la vie, sur le moi et sur la mort qui font reflechir et qui gravent dans l'esprit ce qu'on a lu ou entendu. Et d'autres personnes que je ne connais pas depuis deux ans que nous sommes brouillees. Et moi ? Ma famille, ignorante et bourgeoise ? Saint Amand toque et repetant toujours les memes inepties mondaines ? La Tchernitsky, folle de bois ? Et puis ? C'est tout. Jusqu'au quartier qu'elle habite, les Ternes; et mon quartier a moi, si propre, si uniforme, ou l'on ne voit ni une pauvresse, ni un arbre non-taille, ni une rue tortueuse. Bref je me plains contre la fortune. Non, mais je constate que l'aisance empeche le developpement artistique et que le milieu dans lequel on vit est la moitie de l'homme.