Deník Marie Bashkirtseff

Tous les jours je vais a Passy mais sitot que je suis installee je prends en horreur ce que je commence. D'abord Fortunata que j'ai renvoyee en lui payant six seances pour rien; puis c'est le tableau duquel j'etais folle et toute fievreuse de le faire. Julian avait dit qu'il fallait modifier, ameliorer la composition et cela m'a suffi pour que je ne sache plus quoi faire. D'abord malgre tout je l'ai commence mais une fois commence j'en ai eu degout et peur.
La verite est qu'il ne me reste que vingt jours, et s'il pleut ?
Il y a quatre tetes grandeur nature en vingt jours. Et puis... Pourtant ces tetes s'enlevent en un jour chaque si ca va bien, oui, mais s'il faut les recommencer ? Enfin c'est un sujet d'hesitations enervantes qui me donnait chaud et froid dix fois par heure. Si je le fais ce ne sera pas tout ce que... Car enfin se depecher, faire n'importe comment ne vaut rien, et si je ne le fais pas un autre le fera et alors ! Toutes ces affiches dont les murs de Paris sont couverts et les groupes qui stationnent, la fievre des elections; mon tableau c'est justement une affiche electorale devant laquelle il y a un garcon epicier avec son panier, un ouvrier qui rit a un monsieur avec serviette sous le bras, un gommeux a l'air tres bete et un vaste chapeau bonapartiste dont on ne voit que... le chapeau. Dans le fond une petite femme.
C'est grand comme nature, a mi-corps. Bref ca et le reste me rend folle, j'ai la main qui tremble pour ecrire. A peine ai-je une idee que je l'ai en degout.
Il n'y avait que ce tableau et j'ai perdu tant de jours et 0,me voila encore indecise.
Diable de caractere quand je suis libre de faire ce que je veux, je ne sais plus que faire. C'est ma maladie qui me rend idiote et la mention honorable de Breslau me coupe les bras. Je me sens perdue de tous les cotes et dans la plus grande terreur de voir qui que ce soit.
On me parle, je n'entends pas ou de travers... Enfin il parait que j'ai merite... sans cela... Le ciel est juste. Je me demande... C'est que ce tableau Julian et les autres disent que ce n'est ni neuf, ni original; d'accord, du reste je n'en sais rien. C'est actuel toujours et puis si c'est bien execute ce sera toujours bien. Et la peur des gens qui vont poser et le temps ?
En un mot je suis enervee et malheureuse et je ne sais plus rien. Et il faut encore que je sache si Alexis sera ici dans le courant d'aout, il pose le gommeux et sans lui pas de tableau, et je n'ai pas encore trouve le vieux monsieur a la serviette.
Tout ca ne serait rien si j'etais decidee et entrain.
Et je perds mon temps et j'use mes yeux a lire pour me calmer. Enfin, plus moyen de porter mes hesitations a qui que ce soit, Tony en Suisse, Julian a Marseille. Et moi au diable. Sitot que je decide quoique ce soit une voix me dit... Enfin quoique je fasse je ferai toujours a mon desavantage. Si je renonce au tableau quelque autre le fera et j'en aurai un depit mortel; si je le fais je le ferai en me pressant, mal, il pleuvra et j'ai deja que vingt jours. Tout ce que je pourrai faire sera certainement le contraire de ce qu'il aurait fallu faire, donc il faudrait n'avoir plus souci de rien. Aussi vous me voyez... ah ! qu'il est affreux d'en etre la.
J'ai des cheveux blancs, un jour j'en ai trouve pres de deux sur le devant, c'est depuis que je deviens sourde... Est-ce assez horrible !
Oh ! maintenant... au moins ca coupe court a mes recriminations, je n'ai rien d'accord, mais aussi je ne suis plus bonne a rien. Vie de salon, politique, plaisir de l'esprit, tout cela [Raye: vient] a travers un brouillard et si je m'y risque, je risque aussi de me couvrir de ridicule ou de passer pour sotte ou mediocre. Tout ce que je dois affecter de brusqueries, de singularites, d'absences, [Mot noirci: pour] cacher a l'unique Saint Amand que je suis sourde ! C'est a decourager quarante chevaux. Comme il est possible d'avouer qu'on est sourde quand on est jeune, elegante et qu'on pretend a tout, comme il est possible de solliciter l'indulgence, la pitie, dans ces conditions-la. Comme on est bien venu de... le reste a quoi bon... tout, si je viens dire, mais c'est impossible ! La tete se fend on ne sait plus ou l'on en est ! Oh ! non il n'y a pas de Dieu tel que je l'avais imagine. Il y a un etre supreme, il y a la nature, il y a... mais il n'y a pas de Dieu que j'ai l'habitude de prier tous les soirs. Qu'il ne m'accorde rien passe mais m'assassiner de la sorte ! Mais me rendre plus malheureuse, plus dependante de tous que le premier mendiant venu. Et qu'ai-je fait ! Je ne suis pas une sainte, [Mots noircis: je ne passe pas] ma vie a l'eglise, je fais pas maigre, mais vous savez ma vie, sauf des irreverences constantes envers ma famille, qui ne le vole pas, je n'ai rien a me reprocher.
Alors que fera-t-on aux femmes qui abandonnent leurs parents a la misere ou qui les insultent horriblement ou qui [Mots noircis: abandonnent] leurs enfants, trompent leur mari, leurs amis, sont medisantes, perfides, mechantes, basses, depravees ? Que leur fera-t-on ?
Que fera-t-on aux... Enfin a tout ceux qui ont fait du mal a quelqu'un. Moi si j'en ai fait je n'en sais rien je le jure. Et a quoi sert alors la crainte et la pensee continuelle de Dieu ! A quoi sert prier tous les soirs et demander pardon d'ete forcee par les circonstances a dire des duretes aux miens. Car si j'ai tort vis-a-vis de maman, vous savez bien que c'est pour la forcer d'agir; c'est par ces scenes et ces violentes paroles que j'ai reussi a ecarter quelque peu Georges de la maison. Je m'en suis abimee la sante mais enfin il n'est plus etale ivre au salon. Enfin me voila horriblement frappee et frappee avec la cruaute la plus raffinee. Maintenant-
Enfin Dieu, non le Dieu que je croyais connaitre n'existe pas, ca n'est pas possible.
Mais alors ! O non, il nous faut un Dieu, pour reporter a quelqu'un le bien et le mal.