Mercredi 2 février 1881
Je rentre toute chaude d'avoir parlé à cœur ouvert de Cassagnac, de mes sentiments s'entend. J'allais à une réunion de femmes et l'idée me vint d'enlever Julian, je lui dis que de Daillens ne pouvant pas venir il ne reste que lui pour me tirer d'affaire, je l'envoie chercher par mon cocher et l'enlève et voilà les deux citoyens partis.
On s'étouffait dans la salle, c'était un autre comité que le nôtre, nous arrivions à la fin; revenus rue Vivienne Julian au lieu de descendre continua l'histoire d'un homme qui était un vrai dompteur de femmes... des histoires extraordinaires.
Toutes y passaient et lui une brute admirable de beauté et de séduction... [En travers: Nous sommes arrivés à en parler à propos de la nouvelle pièce de Dumas, de la vertu des femmes.] Ceci, et pas même ceci, m'a amené à parler de Cassagnac, cela me démangeait la langue mais disons d'abord qu'il paraît que Julian s'occupe fort de mon salon, des articles sont prêts à partir... Ce n'est pas pour ce que je vaux mais c'est un besoin de sa nature d'être gentil, il n'y a même pas lieu d'avoir de la reconnaissance, nous causons de cela très amicalement. Je l'ai pris à neuf heures et demie, la conférence a duré vingt minutes et il est onze heures et demie lorsqu'il me propose de me reconduire, "j'accepte avec plaisir, j'ai envie de causer de Cassagnac" lui dis-je. Sauf les lettres si humiliantes pour moi Julian sait tout et il est la seule créature au monde avec qui j'en parle. Le cocher de fiacre a dû penser que nous étions en bonne fortune de rester là deux heures au coin de la rue Vivienne.
Après avoir écouté ces histoires de l'homme abominable qui prenait toutes les femmes, je me suis écoutée parler de Cassagnac et de sentiments en général. L'obscurité de la voiture et ma perruque noire m'encourageaient à parler sincèrement et sans blaguer.
Pensez donc Julian avait cru que j'avais été tout à fait à Cassagnac.
Je ne suis pas fâchée de dire tout haut ce que j'ai pensé ou écrit, cela donne une mesure plus exacte... Julian croit vraiment que je l'ai aimé et que le jour ou le hasard nous fera rencontrer s'il fait un signe, j'obéirai...
C'est possible... Par moments je me sens fondre en un immense attendrissement, cet homme dont la politique est absurde, cet homme ayant perdu tout prestige, cet homme que je voyais grand et idéal et que j'ai vu simplement ordinaire, cet homme... et pourtant il y a encore quelque chose... qu'est-ce que c'est donc que ce sentiment si ce n'est de l'amour ?
Peut-être placai-je trop haut ce fameux amour et peut-être le cherchant trop haut je le dépasse... alors ce serait ça... C'est inconcevable.
En tous cas je suis heureuse d'en parler, je m'amuse à raconter ça... et vraiment dit à haute voix c'est enfantin.
Je suis affreusement enfant et sentimentale et innocente à ce qu'il paraît. C'est pas possible qu'une femme comme moi ait des sentiments intimes d'un travail aussi délicat... et qu'elle croit à ce que je crois...
Jeudi 3 février 1881
J'ai là devant les yeux les portraits de ma mère et de mon père quand ils étaient fiancés.
Je les ai accrochés au mur comme documents. Selon Zola et d'autres philosophes plus renommés il faut voir les causes pour comprendre l'effet. Je suis née d'une mère excessivement belle, jeune et bien portante [Mots noircis: elle a les] cheveux bruns, les yeux aussi, une peau éclatante.
Et d'un père blond, pâle, d'une santé délicate, ayant fait la vie au point d'en devenir malade; (il paraît même qu'on aurait pu très facilement obtenir le divorce, car c'était au commencement qu'il était malade) fils lui-même d'un père très vigoureux et d'une mère maladive morte jeune; et frère de quatre sœurs plus ou moins bossues de naissance. Grand-papa et grand-maman étaient bien constitués et ont eu neuf enfants tous bien portants; grands; dont quelques uns beaux, par exemple maman, Etienne, Wladimir et cet horrible homme perdu, et aussi Emile. Le père maladif de l'illustre produit qui nous occupe est devenu fort et bien portant, et la mère éblouissante de santé et de jeunesse est devenue faible et nerveuse grâce à l'horrible existence qu'on lui a fait, les scandales des frères, ses interventions incessantes qui lui ont fait user sa jeunesse en transes pour obtenir des grâces et des indulgences des autorités, poussée qu'elle était par grand-maman qui adorait son horrible fils; grâce à cette adoration et à celle de grand-papa aussi on a institué un culte dont le Dieu a été cet homme, c'est ce qui nous a tous perdus.
J'ai fini "l'Assommoir" avant-hier, j'en ai été presque malade, tellement saisie par la vérité du livre qu'il me semblait vivre et converser avec ces gens-là.
J'étais indignée de vivre et de manger pendant que ces horreurs se passent autour de moi plus bas... Tout le monde devrait le lire, on serait meilleur... Mais je suis calmée surtout parce que mon action isolée serait imperceptible.
Qui donc a nié la question sociale ?
Oh ! oui il faut que tout le monde s'y mette, oh ! oui il le faut. Mais on traite les socialistes de canailles et de fous et les socialistes souvent tournent à l'utopie ! Ô abîme ! Et je ne suis seulement pas capable de faire un article de journal !
Et puis les journaux lus, ne voudront pas de ça !
Pour en revenir à autre chose, je suis vraiment bien enfant, l'autre jour une camarade écrivait une lettre pendant le repas, je m'approche et écris quelques phrases folles au milieu de son écriture à elle sans savoir à qui et quoi. Nous en avons ri et aujourd'hui elle me remet la feuille que voici que la personne la prie de transmettre à sa correspondante inconnue. C'est aussi fou que ce que j'avais écrit, une réponse enfin. Et voilà les enfantillages qui me font rire toute seule.
Pour en revenir à autre chose encore je vous dirai qu'il me semble avoir causé avec Cassagnac et que je crois l'aimer... Mais vous savez, tout cela écrit ou parlé; car je ne crois pas que j'y pense jamais autrement que pour composer des romans le soir pour m'endormir...
C'est curieux et je ne sais l'expliquer, il me semble que cela se passe en dehors de moi, vous savez comme le héros de Mlle Maupin qui a Rosette de toutes les manières et qui ne peut jamais se persuader qu'elle est sa maîtresse. J'ai beau écrire et dire que j'aime cet homme, je n'y crois pas, je n'y pense pas; je ne le crois qu'en l'écrivant, puis plus rien. Julian dit que j'ai supporté le grand coup très bien mais qu'il m'a vue très frappée, et quittant mon travail sans savoir pourquoi, puis revenant brusquement, m'en allant encore.
Je n'ai rien remarqué, il m'a semblé être comme toujours et lorsque je me savais agitée c'était pour d'autres motifs, pour un bal, pour le monde, et Julian a attribué cela à Cassagnac. Non, j'ai été calme, cela m'avait assommée et je me suis résignée avant de savoir pour sûr qu'il se mariait. Je n'ai voulu lutter que sept jours avant l'évènement, jusqu'à là je me disais que ce n'était qu'un moment à passer et qu'il fallait fermer les yeux et se boucher les oreilles. Evidemment sa grande force a été dans le prestige qui l'entourait à l'époque où je l'ai connu. Mon imagination ne se le représentait qu'en culotte de cour, le grand cordon rouge traversant la poitrine; recevant le jeune Empereur sur les degrés du corps Législatif.
A présent tout est flétri ! Mais l'empreinte date d'alors.
Nous nous le sommes dit avec le père Julian.
Peut-être Julian a raison [Mots noircis: et mon agitation a été in]consciente, ce serait la vraie alors... Enfin je suis comme ce pauvre d'Albert seulement lui c'était le corps et moi c'est l'esprit. J'écris que j'aime, j'agis comme si j'aimais, je dis que j'aime à un confident et je ne le crois pas moi. Je vous le dis cela se passe en dehors de moi. Moi je reste éternellement indifférente. Et si je le dis c'est que Julian me monte la tête en le croyant. Et aussi Julian appelle toutes mes histoires des fadaises de pensionnaires et que je ne connais pas la vie et que mes raisonnements sont de chic; Julian pense comme tant de livres et de pièces qui m'ont révoltée; l'amour pour la plupart du temps n'est pas une conséquence enveloppée dans un tas de choses délicates, mais un but. Du reste cela le révolte, il était horripilé en voyant les plus belles, les plus reines, les plus fines tomber dans les bras du grossier charmeur qui ne se souciait que d'une chose. Enfin c'est un type bien curieux que ce preneur de femmes, il en faisait un vrai métier et il le fallait il n'y avait pas à dire, quoiqu'on fît, prières, menaces, luttes corps à corps; et il se le faisait pardonner... Il paraît qu'il avait une situation qui faisait qu'on avait à aller chez lui.
[En travers: Un dentiste alors.]
Julian croyant que mes histoires seraient plus régalantes, il me croit pourtant. Il est un peu surpris de mes idées... saintes; moi aussi, mais je suis comme ça. Sentimentale... ou bien alors tout à fait ordinaire peut-être, il me semble que je serai très matérielle si je ne trouve pas l'idéal rêvé. C'est-il possible qu'il faille s'embourber fatalement... car enfin c'est la vie comme on dit. Qu'est-ce que vous savez de la vie ? me paraît des mots sans sens, cela doit dire quelque chose pourtant et bien vraiment je ne sais rien de la vie.
Eh bien et l'amour alors ?? celui de Cassagnac ?? De Cassagnac déplumé moralement et flétri ?? Héloïse dit que "les richesses et les grandeurs ne font pas le charme de l'amour, la véritable tendresse soit séparer de l'amant tout ce qui n'est pas lui-même, et mettre à part sa fortune, son rang, ses emplois, pour le considérer seul". C'est passable je veux bien mais ses qualités de cœur et d'esprit ?
Si au lieu de pur, loyal, élevé, délicat je le trouve ordinaire et continue à être fascinée., par quoi ??? Pourquoi dans mes comtes à dormir ne puis-je trouver un autre héros, et depuis plus de trois ans ? Alors c'est donc lui ? Julian l'affirme, moi j'en doute. Il m'a demandé si j'ai du plaisir à le voir, mais oui, Toujours ? - toujours . - D'abord est-ce qu'on change ? Si on change c'est que c'était faux.
Eh bien mais tout cela ne m'empêche pas de voir les réalités de la vie, quoique je pense il faut sortir de mon trou, il faut une situation. Une fois mariée tout est fini, je serai honnête et plus de Cassagnac... du reste il ne pense pas à moi, n'y a jamais pensé et serait bien étonné s'il savait tout ce que j'en écris... dans ma solitude.