Deník Marie Bashkirtseff

Une bonne journée commencée dès la nuit. J'ai rêvé de Cassagnac. Il était laid et malade, mais ça ne fait rien. Je comprends maintenant qu’on n’aime pas pour la beauté. Nous causions comme deux amis, comme avant; comme nous causerions encore si nous nous retrouvions ! Je ne demandais qu’une chose: que notre amitié restât dans les limites permises pour durer. [Deux lignes rayées]
C'était aussi mon rêve dans la réalité. Enfin je n’ai jamais été si heureuse que cette nuit.
Saint Amand arrive à déjeuner, dans l’enthousiasme de ma lettre ainsi écrite:
chose de fou pour s’amuser.
Le père Gabriel donne à dîner ce soir à quelques graves Algériens pour causer affaires de Tunisie où ils ont des propriétés.
Le père Gavini en est et Saint Amand aussi et Gabriel a imaginé d’annoncer à son père deux collègues du ministère et de nous amener ma tante et moi.
Vous vous figurez notre arrivée, le père Géry ne se doutait de rien. Enfin, ça a été ravissant.
Il y a M. le comte de Sancy, Allégro et un je ne sais qui, un Arabe, ce dernier a été superbe. Il est ingénieur, je crois et à ce titre a voulu me parler latin, grec, Horace, Tite-Live, etc !
Vous pouvez bien vous risquer chez vos trois pères, a dit Gabriel, le père Gavini, le père Saint Amand et le père Géry, car Cher baron, nous allons ce soir au cirque avec M. Gavini. Je connais l'horreur que vous inspire cet endroit et les cabotins qu’il renferme mais je compte sur votre abnégation pour être des nôtres. Amenez aussi votre jeune subalterne s’il n’est pas parti. M.B.
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Cette bouffonnerie me vaut une avalanche de compliments, et je suis ceci et cela et l’on formera cet hiver un cercle d’élite autour de moi, il m’amènera des célébrités, tous les quelqu’un etc. etc. etc ! Je n’avais pas même besoin de cela, je me suis éveillée en riant et ça n’a pas cessé. Du reste, voyez la folie du soir. Vers six heures et demie on sonne, c’est Saint- Amand encore et Gabriel qui viennent proposer quelque
mon père est aussi votre père, il me désigne comme la fille de son père.
Ce chien de Gabriel a des intonations et des mots... ainsi, je ne sais comment il s’y est pris pour me dire:
- Si vous voulez être encore plus adorée que vous n’êtes par mon père, dites-lui qu’il a de beaux tableaux .
C’était charmant. Saint Amand lance Gabriel, il a dit à ma tante que si Gabriel l’écoute il le fera coucher avec les plus jolies femmes de Paris.
Sont-ils dégoûtants les hommes ! Ce n’est pas pruderie, mais enfin...
Aimer sans amour ! Et n’est-ce donc rien que nous autres femmes sommes chastes... au moins de corps.
Où est le mérite d’être chaste de corps lorsqu’on l’est dans son âme ?? Moi j’ai pensé des bêtises dès mon enfance mais aussi si j’aimais quelqu’un ça serait vrai [Haut de la page déchiré] Ça ne nous est même pas compté.
Gabriel apporte mon envoi à Bruxelles, tout cela est conservé ainsi que le bout de papier, l'adresse d'un pâtissier que je lui ai donnée à l'Opéra. Et ma photographie est encadrée dans un cadre ravissant, il me l'apporte à voir et aussi le canif dont il m'a fait cadeau à l'Opéra. Nous sommes enfants. Mais Saint Amand n'est pas bête et nous laisse aller seuls sur le balcon, s'occupant à boire des petits verres de liqueur et nous protégeant. Il paraît qu'il ne pourra jamais se marier, alors il s'occupe des autres... C'est insensé . Vous connaissez ces listes: confidences de salon, on écrit ce que l'on préfère chez ses amis, quels sont vos auteurs favoris, comment vous voudriez mourir etc. etc.
Je remplis la liste de Gabriel par des puretés, des saintetés, des piétés etc. Ce qui lui permet de risquer des bêtises que je fais semblant de ne pas entendre.
Quant aux Algériens, il m'adoptent, je-suis leur fille. Déjà Géry m’a promis de me faire faire un voyage oriental inoubliable si nous allions en Algérie, les trois recommencent les invitations et les promesses.
Je me dis que nous nous amuserons bien si Alger ne tourne pas en Biarritz. Le mistanflûte dont je ne sais pas le nom a été inoui, en me disant adieu, il a commencé par déclarer qu'il serait pour moi en Algérie un père, je serais sa septième fille: Oui, vous commanderez en reine, nous aurons des lions, des tigres et, pour le transport des chameaux, et s'il n'y en a pas, je serai trop heureux de vous servir de chameau, radieux de porter sur mon cou une aussi ravissante petite cocotte, je veux dire poulette. Monsieur de Sancy s'enfuit pour ne pas éclater, moi j'ai remercié sérieusement.
Saint Amand nous dit: "Les Ecrevisses" et dans la bagarre... quelle bagarre ? J'ai un style I! Non, alors je me coupe le doigt et montre avec complaisance le sang tout rouge, Gabriel s'empresse de l'essuyer avec son mouchoir et comme il en venait encore, il me reprit le doigt et but le sang. Mais sur le balcon, nous sommes restés une minute à peine, on aurait pu remarquer nos flirtations, malgré Saint Amand.
C'est drôle, Gabriel et moi, nous nous rions dans les yeux, mais j'ai soin de me tenir en l'air, je ne veux pas avoir l'air d'y toucher et caquette à mort en entremêlant le tout par des regards d'innocente et en riant tout le temps.
Gabriel m'a dit sur le balcon que j'étais gentille d'être venue, d'un ton sérieux. Et ça a sonné tout drôlement.
Il ramasse les feuilles de roses que je jette... un tas d'enfantillages... Il est gentil, enfin ce qu'il y a toujours, c'est que j'ai bien ri, oh ! mais bien et que j'ai eu malgré ça tout le temps un teint superbe, blanc, blanc et rose, ni fatigue, ni rougeur. C'est bon de rire. Maintenant il faudra probablement que je paye cette journée par des larmes.
J'avais une robe de canevas noir et des souliers de satin noir, coiffure déesse Louis XV.
Non, mais voilà, il est naturel que Gabriel parte. Ça ne doit être jamais qu'une ébauche. Je ne lui veux rien, je ne veux même pas qu’il soit amoureux de moi.
Ah ! comme dans ces choses il y a des nuances ! Nous ne parlerons pas de mon rêve, ça, c’est le drame, laissons-le. Mais dans ces coquetteries légères, vaporeuses et gracieuses comme des dessins de nuages sur le ciel... Cela doit rester ainsi, je ne le saurais même me l’imaginer autrement.
[Deux lignes rayées]
Enfin c’était gai, je me suis grisée de rire et, rentrée et déshabillée, riais encore et chantais des couplets avec mes chiens qui écoutaient.
Il est deux heures du matin, c’est passé et j’ai tout de même envie de danser... et le couplet d’hier.
Et puis
Qu'est ce qui fait un nez, c'est l'jeune homme empoisonné, c 'est l'jeune homme empoisonné .
Dumas fils dit que les jeunes filles n'aiment pas, mais préfèrent, car elles ne savent pas ce que c'est que l'amour. Aussi où diable place-t-il l’amour, M. Dumas ?
Et d'abord on sait toujours à peu près assez pour savoir... Et puis, ce que M. Dumas appelle l'amour n'est que la conséquence et le complément naturel de l'amour et pas du tout une chose à part, isolée et complète, du moins pour les gens un peu propres. “Conséquence inévitable souvent et sans laquelle il n’y a pas d’amour possible”, dit le même Dumas, et il appelle aussi la dernière expression de l’amour. Ça je veux bien, mais dire qu’une fille ne peut pas aimer, c’est fou. Moi, je n’en sais rien, et pourtant je sens bien qu’il y a là quelque chose de repoussant avec un être désagréable, et qu'il y a là la dernière expression de l'amour, quand on aime.
Maintenant, il y aussi les idées folles qui vous passent quelquefois, mais on sait bien ce que c’est... quand l’homme n’est pas repoussant, quand est même agréable comme Gabriel, mais, ça n'a rien à faire avec l’Amour. Moi, ce qui m’horripilerait le plus, ce serait d’embrasser sur les lèvres un indifférent; je crois que je ne le pourrais jamais, je souffrirais plutôt... le reste, mais la bouche, jamais.
Mais quand on aime. Ah ! c’est tellement différent, ainsi cette nuit, dans mon rêve, j’aimais, cela m’est arrivé aussi étant éveillée, eh bien c’est si pur, si tendre, si beau. L’Amour est un sentiment grandiose et pur, tout y est chaste même... L'Amour de M. Dumas qui n'est pas l'objectif mais qui n'est qu'une conséquence de ce qu’on éprouve, qu’un moyen de mieux, de plus aimer ce qu’on aime.
Monsieur Dumas prend la femme parce qu’il a de... l’amour. Moi je prends l’amour parce que j’aime la femme. Je m’amuse à raisonner là-dessus pour voir ce que je penserai après. C’est une grande curiosité.