Deník Marie Bashkirtseff

Je lis les journaux, je sais tout ce qui se passe. J'ai envie de voir et les réceptions et les séances de l'Académie et que sais-je encore ? Et au lieu de cela... je n'ai qu'à pleurer. Je crois que si je ne pensais pas qu'on me lira après ma mort, je mourrais sur le coup.
Les billets de l'institut me ramènent vers le Défunt. Si j'étais sa femme je pourrais mener la vie que j'adore et avoir des billets pour les séances de l'institut et des invitations pour les réceptions officielles. Vous voyez que je suis modérée dans mes désirs... Je ne sais que faire et que devenir... Jamais, jamais je n'ai été aussi perdue, aussi folle. Et si ma mère était là, j'irais la trouver et aux premiers mots que je dirais de mon ennui, elle me parlerait de mes scènes, de mes cris, de Mme Tutsheff, et finirait pas s'enfuir en chemise ou en peignoir, dans la rue ou je ne sais où.
Ah ! elle est belle ma vie, ah ! elle est douce et je crois que les larmes qui me tombent des yeux suffiraient pour débarbouiller Amélie ou empoisonner un honnête homme.
Tout à l'heure je suis allée tomber à genoux devant mon lit pour demander à Dieu justice, pitié ou pardon ! Si je ne mérite pas ces tortures qu'il me fasse justice ! Si j'ai commis des abominations qu'il pardonne ! S'il existe, s'il est tel qu'on nous l'enseigne, Il doit faire justice, Il doit avoir pitié, Il doit pardonner. Je n'ai que Lui, il est donc naturel que j'aille Le trouver et que je L'adjure de ne pas m'abandonner au désespoir, de ne pas m'induire dans le péché, de ne pas me laisser douter, blasphémer, mourir.
Mon péché est sans doute comme mon tourment. Je commets sans doute à chaque instant de petites infamies qui forment un total effroyable.
Tout à l'heure j'ai durement répondu à ma tante, mais je ne pouvais pas faire autrement; elle est entrée au moment où je pleurais la tête dans les mains et sommais Dieu de s'occuper de moi. Ah ! misère des misère !
Et il ne faut pas qu'on me voie pleurer, on croirait que je pleure d'amour, et j'en... pleurerais de dépit.
~~J'évite la catastrophe de la flèche de Strasbourg~~
Je continue mes lectures Dumas. "Thérèse" est une histoire que je ne comprends pas. Mais il y parle d'un gaillard qui a monté sur la croix de la cathédrale de Strasbourg par l'échelle extérieure.
Moi aussi je l'ai fait il y a de cela neuf ans et comme je ne tenais pas de livre à cette époque j'inscrivis le fait dans mon portefeuille d'enfant. Et comme il m'était tombé, de je ne sais où, sous les pieds, une pierre à peine aussi grosse qu'une pièce de vingt sous et comme j'avais soif de choses émouvantes je serrai le monolithe dans le compartiment de la monnaie et ajoutai la note curieuse que voici, sur la feuille: "pierre tombée sur moi en descendant de la flèche de la cathédrale de Strasbourg. Si cette pierre avait été plus grosse et si je l'avais reçue sur la tête c'en était fait de moi".