Deník Marie Bashkirtseff

Pour les places de l'après-midi on tire au sort qui m'avait désignée première et comme je n'étais pas encore là, celle qui venait après moi prit place. Là-dessus j'arrive et Breslau me signifie que j'ai à me placer après tout le monde ayant perdu ma place.
Cela ne s'est jamais, jamais fait, on laissait la personne placée et on se plaçait après elle, mais on n'était jamais reléguée à la queue quoique ce soit la règle. J'ai fait demander à M. Julian, M. Julian a répondu que la règle existait mais qu'on ne l'avait jamais appliquée et qu'il trouvait qu'il était affreux de me faire un pareil tour. J'étais partie furieuse mais je revins pour dire que mon absence ferait "trop de plaisir à un tas de canailles, d'imbéciles, de jaloux etc".
Amélie vient me calmer parce que je menace de quitter l'atelier, la bonne arrive avec des consolations et je leur réponds qu'elles n'ont pas à s'inquiéter, que certainement je travaillerais, qu'on ne faisait rien qui ne fut dans les habitudes de la maison puisqu'on faisait des saletés et je serais bien bête de perdre mon temps puisqu'on en serait enchanté. Il manquait vingt-cinq minutes jusqu'à l'heure.
- On est parvenu, dis-je à me faire perdre de une à deux heures mais ces vingt-cinq minutes je les employerais à me calmer pour bien dessiner et pour enrager les misérables qui par jalousie ont recours à de telles... misères.
Ces vingt-cinq minutes je les emploie à les mener comme des nègres, aller et crier avec ces canailles ne serait pas digne de moi, donc je prends un fauteuil dans le petit salon et sous prétexte de parler à une Suédoise et à la bonne je dis assez haut un tas de choses charmantes et termine en déclarant que tous les torts sont de mon côté qui me suis encanaillée en me liant avec Dieu sait qui, et en prenant le parti d'un chien galeux auquel on voulait avec raison donner des coups de pieds et que ce ne sont même pas des chiens mais des insectes que j'écraserais bien avec mon talon si je ne craignais de salir mes jolis souliers.
Et après cela vous direz peut-être que ce n'est pas une infamie que Paul de Cassagnac épouse Mlle Acard au lieu de moi !
Ma tante est arrivée ce soir, il m'a fallu supplier pendant un quart d'heure pour obtenir 150 francs. C'est vraiment honteux. Si on ne les avait pas où si je les demandais par caprice, mais quand je demande c'est toujours pour payer l'atelier, ou les professeurs d'anatomie ou d'autre chose.
Les portraits de Schaeppi se fabriquaient à 20 francs. En estimant cher les affreux pieds qu'elle a fait ils valent 50 francs. 50 et 20 font 70. Mais comme j'avais dit un jour que je donnerais 100 francs pour des pieds bien faits, et comme elle a eu à les faire ensuite il a été sous-entendu qu'elle aurait 100 francs vu mes façons larges.
Ces sales femmes ont un pouvoir de me mener parce que j'ai
eu mille bontés pour elles.
Je leur crache dessus et leur jette 150 francs pour qu'elles s'essuyent avec.
J'ai besoin de revoir Popaul, pour affaire.