Dimanche 28 octobre 1877
Schaeppi a commencé mon portrait. Je croyais que de pareilles créatures n'existent pas.
Il ne lui viendrait jamais à la tête qu'une personne qui lui est sympathique porte de faux cheveux et se mette de la poudre. Un homme qui ne dit pas toujours la vérité toute nue est un imposteur, un menteur, une horreur. Elle le méprise.
Hier, elle et Breslau songeant à mon inquiétude (je déjeunais) voulaient me rapporter Pincio de suite, mais Amélie l'Espagnole, et d'autres se sont mises à crier qu'on se faisait mes servantes parce que j'étais riche. [Mot noirci : Je l'ai] beaucoup questionnée sur ce qu'on pensait de moi à l'atelier.
- "On vous aimerait beaucoup si vous aviez moins de talent" - et puis :
"- On ne fait que discuter de vous quand vous n'êtes pas là."
Ce sera donc partout la même chose. Je ne pourrai donc jamais passer inaperçue ou comme les autres ! C'est et flatteur et triste.
Berthe est arrivée pendant la séance puis sa sœur Mme Yorke.
Je suis sortie toute contente parce que jolie. Mais on m'a promenée trop longtemps. Quand il n'y [a] personne à voir en particulier je déteste rouler longtemps. On en devient bête.
Ensuite nous allons chez Mme la générale Doubelt où nous trouvons la légendaire baronne et Mme Gavini, dernière préfète de l'Empire, à Nice. C'est sous son règne que régnèrent les Randouin, Souvoroff, Doubelt, Korsakoff, etc. etc. La Doubelt est connue pour sa bonté, et pour moi elle en a infiniment. Que je sois là ou non elle me peint sous des couleurs tellement vives que je lui en sais vraiment gré. Il y en a tant qui me déchirent. On était en petit comité et on parlait de robes, Mme Gavini me pria de me lever pour lui montrer la mienne et Mme Doubelt en m'arrangeant la basque de l'habit poussa un cri et bientôt je suis entourée, tâtée, félicitée presque. On ne s'était jamais douté que j'étais toute naturelle... c'est prodigieux. Etc.
Après ce petit succès académique nous rentrons et trouvons plusieurs cartes de Marcuard-Pacha. Quel dommage ! Il était venu entre cinq et six heures, on lui avait dit que vers cette heure nous sommes chez nous et on l'avait presque invité à dîner.
Quel malheur aussi... Si vous saviez ! non, c'est très sérieux ! Pauvre Marcuard ! Qui se serait jamais douté d'une telle chose-non vraiment c'est triste ! Il va lui arriver quelque chose, je ne sais encore quoi, mais quelque chose d'extraordinaire.
Il nous a envoyé des fleurs pour 300 francs au moins I!
Je tâche de me consoler en pensant qu'il les a achetées [Mot noiric: à] l'hôtel Drouot, quelque part aux enchères enfin... à bon marché.
C'est la demoiselle de la Générale, Mlle Alexandrine, qui a estimé l'envoi. La canaille s'y connaît. On a beaucoup tripoté de fleurs et d'autres choses chez eux.
La princesse Souvoroff est ici mais nous ne nous verrons pas. D'abord parce que l'on a répandu de tels bruits et écrit un tel article dans un journal de Nice, sur elle et sur la sympathie qu'elle a pour les jeunes filles qu'il est absolument impossible de la voir surtout pour nous. Et puis elle n'a pas toujours été convenable. C'est une folle qui aurait pu s'asseoir à côté de nos grandes-duchesses et qui joue à la princesse dans des tripots et avec toutes sortes de canailles qui l'ont salie. Avec ça pas d'esprit. Avec sa beauté et son nom elle a plus payé les hommes qu'ils ne l'ont aimée pour elle. C'est même incompréhensible.
Enfin...
Oh ! mais ce pauvre Marcuard... Je lui écris ces mots sur une feuille à ours noir jouant de la guitare :
Nous vous attendons demain lundi à dîner à six heures. Faites-vous beau, la jeune harpiste y sera.-"
Il m'avait de suite demandé des nouvelles de cette jeune musicienne en arrivant.
Vous devez savoir qu'Amélie est folle de M. Julian. C'est une fille de vingt-cinq ans qui s'en donne vingt-deux, qui se teint les cheveux en rouge et qui a une passion pour la peinture et pas de talent. Avec ça excellente, serviable envers tous jusqu'à l'impossible.
On dirait qu'elle est payée pour servir tout le monde et soigner l'atelier. Mais cette fille-là est aussi fausse que Schaeppi est franche, c'est moi qui vous le dis. Et elle est envieuse. Elle tremble quand Julian ou Robert-Fleury font attention à quelque élève. Elle est jalouse même de moi qui ai à peine commencé et qui ne sais pas autant qu'elle pour sûr mais qui malheureusement [Mots noircis : a quelques] dispositions.
La Polonaise dit que ce n'est que de la facilité. Elle n'a même pas cela. Moi, de la facilité, allons donc ! M. Robert-Fleury s'y connaît.
D'ailleurs je suis tranquille et c'est plutôt pour me vanter que je raconte tout cela.
J'ai fait savoir à Cassagnac notre arrivée par un petit mot où je lui dis qu'il ne doit pas se borner à être mon frère sur papier, que sa lettre m'a fait plaisir et que nous espérons le voir.