Deník Marie Bashkirtseff

Voyons qu'est-ce que j'ai à être mécontente de Naples au fond ? Voulez-vous le savoir, bien que ce soit bête ? C'est parce qu'ayant excité beaucoup d'admiration je n'ai inspiré à persone de l'amour vrai, excepté le petit marquis Santasiglia. Mais ma chère enfant que vous fallait-il donc ? Rien, ce n'est qu'involontairement et intérieurement que je puis me plaindre d'être admirée sans être aimée, [Rayé: ayant raisonné je trouve que c'est] mais dès qu'il s'agit de l'écrire je trouvais que c'est parfait. Que peut vous faire, dans une nombreuse réunion, l'amour le plus grand d'un seul ?
Je me sens très étrangement, ne voit et ne comprend rien clairement et voudrais rester abrutie chez moi, mais comme on paye les chevaux tous les jours ma tante désire beaucoup qu'on les utilise et pour qu'on ne m'ennuie pas en m'appelant je vais au Bois, au diable je ne sais où.
Vous savez qu'un mouchoir blanc, ayant appartenu à Alexandre est cacheté dans une enveloppe et conservé à l'état de relique pour le cas où je me déciderais à en faire un vrai premier amour.
Mais j'ai encore un autre mouchoir à lui que maman a rapporté je ne sais comment de Sorrento. C'est un mouchoir de batiste avec une bordure à hachures violettes, avec un L. dans un coin. Depuis les comédies que je jouais à Nice devant mon public domestique j'ai pris l'habitude de ne jamais me séparer de ce mouchoir, il est toujours avec moi, la nuit je le mets sous mon oreiller, de temps en temps je le sors de ma poche, le regarde, le touche, me le passe sur la figure, m'en couvre la tête. Quand j'écris il est sur ma table. Quand je n'ai rien à dire à la baronne, je lui montre le mouchoir, et il est cause de bien des mots que fait Rosalie ou moi dans le cours de la journée et à tout propos.
Dans le commencement j'avais réellement du plaisir à le toucher, parce qu'il était à Larderei, puis ce ne fut que grimace, et à présent c'est une habitude si chère que le contact de ce morceau de batiste m'est comme une caresse aimée.
Ecoutez les Français se vantent d'avoir un art à eux pour la peinture et le chant.
Tout ce qu'ils savent ils l'ont appris des Italiens, et le plus pauvre, le plus malheureux, amasse, économise et court en Italie ! Dieu ! que c'est bête de raconter des choses que tout le monde sait !
Nous étions chez Fauvel et comme je demandais si dans deux mois je pourrais commencer des leçons :
- Oui, répondit-il, seulement il faut prendre bien garde, et quand vous prendrez un maître, prenez un Italien, les Italiens, quoiqu'on dise à présent, sont les premiers maîtres au monde.
- Mais, repris-je très émue, on dit que la méthode française....
- Mais, Mademoiselle, les Français apprennent chez les Italiens.
Alors pourquoi rester ici ! Pourquoi s'aveugler par quelques phrases orgueilleuses que disent quelques Français qui ne s'y entendent pas, comme la baronne et son mari !
Pourquoi m'abrutir à Paris quand je puis vivre là-bas !
Et l'Exposition ? On peut venir pour l'Exposition !
Allons, pas de délicatesse entre nous... et un mari ? Le choix de titres et de fortunes est plus grand ici, tout ce qui est riche et grand vient à Paris. Oui, sans doute, mais on aime rarement dans cette ville où il y a tant de filles et tant de femmes mariées. Raisonnons brutalement.
En Italie on inspire plus souvent de l'amour, tout d'un coup au théâtre, par hasard. L'Italie est faite exprès pour cela.
Car c'est un mari seul qui peut me tirer d'où je suis !
Je voudrais mourir tant je suis agacée par toutes ces réflexions, combinaisons etc. etc.
Soyons fataliste !