Samedi, 22 juillet 1876
Tiens, j'ai oublié de dire que hier, au Bois, nous avons vu Lambertye avec son éternel sourire ; cependant, vu mon âge, il sourit un peu moins.
Enfin j'ai vu Bertha. Elle m'a présentée à sa mère qui a été très aimable et s'est informée de la santé de maman, qu'elle n'a jamais connue. Je suis restée une heure chez elle et elle m'a invitée ce soir au cirque où elle ira avec son père, sa cousine, sa sœur Mme York et Mlle de Toulé, sœur du gentil comte de Toulé que j'ai connu à Spa.
Au printemps les samedis du cirque sont le rendez-vous de toute la haute gomme ; c'était cependant presque plein ce soir, j'étais placée entre Bertha et Mlle de Toulé, une brune sèche et pas trop jeune. M. Boyd est un vieux bonhomme dont on ne se soucie pas. Mais la mère et les quatre ou cinq filles ont mené grand train à Baden-Baden il y a de cela cinq ou six ans. Elles sont bien connues dans les villes d'eaux, mais je ne me rends pas bien compte de leur position à Paris. D'ailleurs ils sont reçus presque partout et aux eaux ils sont avec tout ce qu'il y a de mieux et d'aristocratique de tous les pays. Bertha a été présentée à la Cour en Angleterre. Ils ont une maison à Londres, depuis le splendide mariage de Blanche Boyd, une fille de vingt-six ans, avec lord Paget qui sera marquis d'Anglesey.
Dans tous les cas, je suis bien aise de les connaître, ils sont aimables. D'ailleurs toutes mes connaissances sont très aimables envers moi.
Ma tante m'a laissée à trois heures chez Bertha. L'appartement est près du cirque de sorte que nous avons marché jusqu'à là, et la même chose pour retourner. J'étais gênée par mon peu d'habitude de la société féminine. Toutes ces femmes m'ont étonnée, j'avoue, car la spécialité des Boyd c'est les hommes. Mais j'étais très soutenue par la conscience de ma valeur comme figure et toilette. J'étais habillée comme au dernier jour des courses de Naples, une toilette admirable sur laquelle on m'a fort complimentée, sans compter mes célèbres mules bleues. Pour parler de chaussure, je viens d'inventer et de faire exécuter des souliers-bonbonnières, c'est un soulier en chevreau bleu ciel attaché à un sac de taffetas bleu dans lequel le pied s'engouffre comme un sac à bonbons, froncé et attaché sur la cheville et la jambe par une multitude de petits rubans bleus, roses et argent. C'est original mais désavantageux pour le pied.
Un monsieur de je ne sais plus quoi se joignit à nous et le vieux Boyd nous conduisit chez un glacier. Non, me voyez-vous dans un café des Champs-Élysées !
Il y avait beaucoup de messieurs au Cirque, « les poses plastiques de la troupe des femmes danoises attirent ». Le prince Odescalchi était là, le frère du mari de la belle Muliterno. Un instant je me suis crue à Rome.
Bertha est de la société A.T.E. Je lui enverrai son cœur.
Comme nous étions arrivées devant la porte du n° 33, la voiture contenant ma tante s'y arrêtait aussi et, ayant salué la société et reçu d'aimables invitations de ces dames, je suis montée en voiture.
Mais il fait une chaleur exécrable.
Avant tout cela nous avons été chez Mouzay, je lui ai parlé de Cassagnac qui m'intéresse beaucoup. La comtesse qui se frotte un peu à tous les mondes et qui a eu un certain succès comme écrivain de feuilletons, connaît M. Blanc, l'ami intime de Paul de Cassagnac, et son témoin dans tous ses duels. Mais je suis un peu intimidée par la réputation de galanterie du célèbre bonapartiste. C'est égal, il faut absolument le connaître, il plaît d'avance, sans compter qu'avec mes idées je dois connaître les journalistes, les écrivains et les artistes. Tous ces mondes turbulents et nécessaires à qui cherche, comme moi, le bruit et la célébrité.
Je me suis informée si M. Blanc était à Paris. Il y est, je l'ai écrit à Mouzay qui va lui écrire.
C'est égal, j'ai des idées très extraordinaires quelquefois. J'ai un tas de plans à l'état de fumée, qui vont bientôt prendre une certaine consistance, mais ne précipitons rien.