Deník Marie Bashkirtseff

J'ai oublié de dire que hier a été célébré le mariage de Lacroix avec Saetone, qui avait pour témoins M. Guiglia et M. Émile d'Audiffret [sic].
Pourvu qu'ils soient heureux !
— Tu t'es couchée bien tard hier, me dit maman. — Oui, comme tous les jours. — Tu te tueras. — Ça m'est égal. — Quand pars-tu ? demanda grand-papa. — Oh ! bientôt, je resterai dix jours à Paris. — Il faut de l'argent, dit ma tante. — Pas beaucoup, j'ai besoin d'une ou deux robes seulement. — C'est trop peu, dit grand-papa, jaloux de me montrer bien fournie en Russie. — Non, papa, j'ai beaucoup de robes que je me suis faites pour Rome, mais comme à Rome je ne suis allée nulle part, les robes sont restées dans les coffres.
J'en avais dit assez, maman se mit à pleurer et quand nous fûmes seules commença la première à me parler des choses désagréables, pleurant et se plaignant de son mari et des Tutcheff qui la poursuivent et racontent sur son compte les plus atroces noirceurs. Et on croit facilement. M. Tutcheff est maréchal de noblesse, et grand seigneur lui-même. Et ma mère n'est rien.
Je dis d'abord d'un ton assez froid que je n'avais que faire de ses reproches attendu que ce n'était pas moi qui l'avais mariée à mon père. Mais comme elle pleurait toujours j'allai l'embrasser et sous ce baiser se cachait une vilaine pensée égoïste, car en me montrant résignée et bonne je doublais son chagrin et l'amènerais peut-être à quelque chose.
— Je ne suis pas assez riche, disait-elle, pour éblouir et prendre par l'éclat et je ne suis rien moi-même.
La soirée se passa à discuter sur la différence qu'il y a entre être fataliste et croire à la volonté de Dieu dans toutes choses.
Maman confond les deux et m'exaspère. Tout est écrit d'avance. Voilà la phrase avec laquelle elle me pousse hors de moi. Si tout était écrit d'avance il n'y aurait eu que des hommes vertueux attendu que, Dieu étant le principe du Bien n'écrirait pas des vies pleines de crimes.
— Non, s'obstinait maman, s'il y a des crimes c'est que Dieu veut punir par ces crimes les fautes des pères. — Hé, Madame, Dieu a aussi bien créé les pères que les fils. Il n'avait pas besoin d'ordonner des crimes aux premiers pour avoir le plaisir de punir les seconds. — Saint Paul a dit que pas un cheveu ne tombe sans la volonté de Dieu. — D'accord, j'admets la Volonté de Dieu et m'incline devant elle, mais la Volonté ne veut pas dire : prescription d'avance. Si tout était écrit d'avance, il n'y aurait ni mérite dans la vertu ni faute dans le mal, puisque telle eut été la volonté Divine. — Quoique nous fassions, si telle chose doit arriver elle arrivera. — Mais, Madame, nous ne savons pas ce qui doit arriver, comment pouvons-nous donc faire quoique ce soit pour ou contre ?
Le général tâchait de prouver avec moi mais, voyant que c'était se briser le front contre un rocher, nous avons changé de conversation, et elle roula sur Rome et les Romains.
Je racontais la fausse position de la cour au commencement, quand on invitait au palais les femmes des officiers et quand on écrivait sur les cartes que la toilette était de rigueur.
— A présent, dis-je, cela va mieux, mais tout le monde va à la cour, on n'est pas encore difficile. — Et c'est amusant ? demanda Bihovetz. — On dit. — Vous n'êtes jamais allée ? — Jamais, maman était toujours malade.
Et je rougis et mes mères ont vu cette rougeur et j'ai été heureuse de leur passer un peu de ma souffrance.
Après une demi-heure de causerie avec Amalia, je l'ai renvoyée et cédant à la même tentation que hier j'ouvris mon chiffonnier et en tirais le portrait d'Antonelli. Celui qu'il a donné à ma tante.
Je n'aurais pas été le prendre si Amalia en me flattant de toutes les façons et en disant qu'il y avait sans doute bien des messieurs qui me demandaient, ne m'eût priée de lui montrer des portraits. Je lui en montrai cinq ou six, en apercevant celui du Cardinalino * elle s'écria que je devais prendre celui-là.
Aussi, à peine seule, fus-je immédiatement à le prendre... en mains.
C'est étrange, je ne pouvais en détacher les yeux et tout en le regardant encore et encore et encore je l'approchais si près que mes lèvres se collèrent sur cette image de carton et ce carton me parut vivant. Je le jetais loin de moi et m'agenouillai auprès de la chaise-longue en cachant ma tête dans mes bras.
Regarde-t-il mon portrait au moins ? Oh ! non, pourquoi regarder un portrait, quand on n'avait qu'à écrire !
Et pourtant il ne me trompait pas. Cependant il y avait dans sa tendresse même assez de nonchalance pour me faire rêver. J'aurais désiré plus de respect, plus de timidité, plus d'inquiétude surtout. Je m'inquiétais où il était, lui jamais. Jamais il ne..., jamais enfin il n'a été comme on doit être quand on aime vraiment. Il avait l'air de faire comme ça. Au lieu de me révolter des baisers sur la main, je souriais, au lieu de l'écarter le dernier soir je... j'allais presque au devant de lui.
Ah ! faiblesse ! faiblesse ! Quand donc t'extirperais-je ?
Je l'aime et je le méprise et je suis confuse de ma folle conduite.