Samedi, 13 mai 1876
J'ai montré à ma tante le Colisée, les ruines environnantes et l'église di San Giovanni in Laterano. Ensuite je suis allée chez Rubini et je lui ai commandé une paire de souliers rouge et or, parce que l'adroit flatteur a ouvert la bouche et les yeux en voyant mon pied.
Peu de monde à la Borghese, quant au Pincio nous y voyons Plowden tout étonné que je présente à ma tante et qui viendra ce soir. Et voilà Antonelli en fiacre avec Larderei, tous les deux en paletot clair.
Est-ce qu'il pense vraiment à le présenter ? Et très sérieusement même car, le laissant, il vient à nous et comme je lui disais que c'était mal de se promener avec Larderei.
— Je vais vous l'amener, dit-il.
— Je veux bien si vous pensez qu'il est convenable.
— Ah ! écoutez, je vous ai dit le premier.... que enfin, tout ce que j'ai dit et vous m'avez répondu : Mais non, je l'aime beaucoup. Il est ravissant et ça ne fait rien.
— J'ai dit ça !
— Oui, vous avez dit ça.
— Jamais !
— Ah ! par exemple.
Il n'y a personne comme moi pour agacer, j'ai commencé par lui dire qu'il se conduisait mal, qu'il avait perdu la moitié de sa réputation et qu'après trois ou quatre promenades avec Larderei, l'autre moitié serait perdue également. Qu'il se grisait au cabaret avec le susdit Larderei et qu'il faisait bien d'aller avec un homme si semblable à lui de caractère et de conduite.
Le Moine* écoutait et me regardait comme pour demander où je voulais en venir. Mais je continuai à entasser extravagance sur folie de sorte que je m'étonne à présent où j'en ai trouvé une telle quantité.
Deux ou trois fois il fit quelques pas pour aller chercher Larderei qui était là tout près, je le retins chaque fois ainsi que ma tante, et je disais que je balançais horriblement, ce qui était vrai.
— Écoutez, dis-je, présentez-moi mon cher Larderei, seulement si vous garantissez qu'il ne me parlera jamais quand il y aura quelqu'un.
— Mais comment voulez-vous que je garantisse cela ! Je vous ai dit que Larderei n'allait pas dans le monde, qu'il était chassé de tous les clubs...
— Vous voyez bien !
— Mais c'est un garçon très gentil.
— Votre compagnon !
Pendant que duraient ces débats et d'autres, le héros se promenait, allait et venait.
— Belmonte m'a proposé hier de me vendre ses chevaux.
— Chevaux ?
— Chevaux, oui, mais je n'ai pas voulu.
— Pourquoi ?
— Parce que je n'ai pas d'argent.
— Comme c'est malheureux !
— Avez-vous une montre ?
— Non, répondit en riant le moine, mes amis ont mes montres.
— Torlonia ?
— Oui.
— Celle que vous lui avez donnée en échange d'une selle ?
— Juste.
— Quelle heure est-il ?
— Je vais regarder le soleil.
— Non, allez-voir à l'horloge du Pincio.
— C'est trop loin pour marcher.
— En ce cas, montez en voiture.
Il ouvrit la portière en faisant un salut.
— Attendez, dis-je en l'arrêtant, dites-moi d'abord si vous êtes un homme convenable ?
— Oh ! Oh ! fit ma tante.
— Oui madame, je tiens à le savoir.
— Montez, montez, dit-elle.
Et nous voilà partis à faire trente-six tours au Pincio pour voir à chaque tour Larderei tout seul en fiacre au milieu de la place déserte et par un coucher de soleil magnifique.
Cent fois je fais recommencer le récit, comment Larderei a demandé d'être présenté, car il a demandé, et lorsqu'il est au bout je demande : Quoi ? ou Qui ? De façon à m'exaspérer moi-même.
[annotation]
Souvenez-vous du tableau, il explique bien des choses peut-être.
A sept heures nous allons chez Spillmann dans l'espoir de rencontrer Larderei car je suis très fâchée de ce qui est arrivé, et Antonelli m'apporte des roses. Potechine et Antonelli ont passé la soirée chez nous, presque tout le temps les conversations étaient divisées, ma tante et Potechine, moi et Antonelli. Le résultat de cela est tel que je n'ai pas dit bonsoir à ma tante lorsque ces deux messieurs furent partis et que me voilà enfermée, ou plutôt j'ai enfermé ma tante chez elle, me réservant la chambre et le salon pour rager.
A peine seule je m'assis sur le canapé en fermant les yeux et me mis à me demander ce que j'écrirai ici, car je ne sais rien de ce qui fut dit, car on a rien dit, ou plutôt on a trop dit. Ma manière, mon savoir, ma dissimulation ! Foin de pareilles bêtises ! Je ne suis qu'une enfant, une enfant de six ans. Je ne sais rien et je me conduis simplement, je ne déguise ni mes sentiments ni ma pensée et je n'ai la force de rien supporter avec dignité car j'ai pleuré et, tout en écrivant, j'entends le bruit que font mes larmes en tombant sur le papier, de grosses larmes qui coulent sans difficulté et sans grimaces de la part de ma figure. Je m'étais couchée sur le dos pour les faire rentrer en dedans mais ça n'a pas réussi.
Au lieu de dire ce qui me fait pleurer, je raconte comment je pleure. Et comment puis-je dire pourquoi ? Je ne me rends compte de rien, comment, me disais-je la tête renversée sur le canapé, comment, c'est ainsi ! Il n'y a donc rien eu, ou tout ce qu'il y a eu n'a été qu'une plaisanterie, une insulte ! Et ce que j'ai dit moi-même l'autre soir, il l'a donc oublié ? oublié ! ! ! Sans doute puisqu'il a mené une conversation indifférente entremêlée de mots prononcés si bas que je n'ai pu les entendre et enfin il a encore répété qu'il ne m'aimait que de près et que j'étais de glace et qu'il ira en Amérique, et qu'il espère que je ne [en travers de la page] « O que je suis agaçante ! 1881. » reviendrai plus à Rome car lorsqu'il me voit il m'aime tandis qu'au loin il oublie. Je l'ai prié très sèchement de ne plus parler de cela. Ah ! je ne peux pas écrire ! Vous voyez vous-même ce que je dois sentir et combien je suis insultée !
Je voulais cesser d'écrire ici car je ne peux pas écrire et pourtant quelque chose me l'ordonne, tant que je n'ai pas tout raconté quelque chose me tourmente, mais que ce quelque chose ait pitié de moi, j'ai froid, j'ai chaud, je frissonne, je pleure, je veux parler de ma fierté, d'insultes, de bêtises, et je m'arrête à chaque mot.
D'abord j'ai beaucoup ri et fait rire Potechine et ma tante par des discussions comiques avec Antonelli, puis est venu cet espèce de tête-à-tête, pendant lequel j'ai pu m'assurer, au fait non, je ne me suis assurée de rien, sinon de ce que cet homme, volontairement ou par hasard, me tourmente.
Pas un mot clair ! Toujours des phrases fuyantes sur des sujets indifférents, des regards insultants par leur ardeur même, des tentatives de presser la main, de toucher le pied, comme à une première venue, comme à une, à une... je ne sais qui !
Voilà, voilà ! Si j'allais dans le monde comme les autres on aurait du respect pour moi ! Dieu, Dieu, Dieu !
Et il va comme aujourd'hui à des dîners d'amis où il raconte toutes sortes d'horreurs, et Rome en parle, la Rome cancanière, veux-je dire, et voilà une tache sur ma misérable réputation ! Plusieurs fois déjà l'envie m'est venue de me tuer. Que voulez-vous que je reste à faire dans ce monde quand tout me fuit et m'insulte ? !
Quelle conduite tenir ? le chasser ou s'expliquer ? Mais s'expliquer sur quoi, comment, que dire quand au moindre mot de ma part il se met à parler de mon caractère ou de la cravate de Torlonia !
Je n'ai jamais été aussi misérable. Car avant ce n'était que l'imagination comme avec Emile*, mais ici je suis bien véritablement humiliée.
Au nom du ciel relisez mes derniers jours à Rome et voyez la figure que fait à présent Antonelli. Je.., je je ne sais pas ce que je veux faire ! Je veux lui parler et je crains de faire quelque nouvelle folie, car mes paroles droites et franches n'ont pas de prise sur cet esprit rusé, fuyant, impossible à être démêlé !
Je crève à m'ordonner le calme, et la poitrine oppressée, toute en larmes, la tête en feu, je ne me trouve pas de place dans ces deux chambres, et je pleure comme une enfant, oh ! non, mais comme une femme offensée dans son orgueil !
Alors je suis une fille de la rue ! A ce compte-là chacun a le droit de venir me cracher au visage !
O l'adroite manière ! Il vient me dire à présent que je suis de glace et qu'il veut me fuir pour m'oublier. Que puis-je répondre après ce que j'ai dit alors ! Et n'y-a-t-il pas de quoi devenir folle de rage et de honte ? ! !
Pourquoi est-ce lui et non pas moi qui tourmente ? Qu'est-ce que cela veut dire ? Quelle est la pensée de cet homme ? Pourquoi vient-il ? Que veut-il ?
Je crois qu'il m'a demandé si je l'aimais, ce soir. Je n'ai ni entendu, ni compris.
Après mon oui et mon baiser, il se dérobe !
Je m'étais trompée et ce journal ne peut servir d'instruction à personne, car quoi qu'on dise et quoi que je dise il n'y a pas une autre créature aussi faible et aussi tourmentable.
Tenez, voilà que je me sens mieux. Demain les courses, demain Antonelli est invité par ma tante à midi. Demain je serai avec lui comme il est avec moi, si j'en ai la force. Dieu me donnera cette force, je l'en prierai cette nuit ou ce matin car il est près de trois heures.
Bon, me voilà calme ou plutôt capable de raisonner et d'écrire. Quelle affreuse habitude, je ne peux plus m'en défaire...
Antonelli a des yeux splendides.
Assez ! je prends et je pose ma plume cent fois par minute, cela peut durer toute la nuit. Assez. Allons prier Dieu et dormir, j'ai le bonheur de pouvoir dormir.
Antonelli a dîné aujourd'hui avec Saint-Joseph, de Rosa, le baron Foglia, Torlonia et Massa. Massa est ce gentil Italien auquel je trouvais des yeux hamiltons lorsqu'il allait chez Rumpelmayer quand j'y allais aussi avec mes Grâces. Il a dit m'avoir vue toute petite à Nice.
Plus je tâche, moins je comprends Antonelli. Il n'est pas fuyant seulement dans son amour, mais dans tout. Jamais on n'obtient de lui un mot simple comme des autres.
Demandez-lui la chose la plus ordinaire et il ne vous répondra pas et vous agacera pour rien pendant une heure.
Je suis vraiment bien folle de me tourmenter. Oui, dans le présent. Mais le passé ? Puis-je oublier ? Puis-je le passer sous silence et puis-je me forcer à trouver que c'est très naturel et très bien ! Aussi c'est ma faute. Et pourquoi est-ce ma faute, bon Dieu ?
Pouvais-je prévoir qu'on soit si audacieux et si infâme !
[en travers de la page] Par des coups de poing ?
Regardez toujours les mentons des hommes et approfondissez-les. Audiffret a un menton carré plein de méchanceté, de volonté et de force. Antonelli a un menton long et arrondi et qui, s'il devenait prêtre, deviendrait un de ces mentons gras, fuyants et hypocrites, comme on en voit souvent chez les prêtres catholiques.
Depuis une heure je cherche une phrase et une résolution magnifique pour finir et je ne trouve rien car les résolutions sont des bêtises et elles dépendent toutes des circonstances et du moment. Je finirai en disant simplement que je me déclare inexpérimentée, faible et très jeune ou bien ce qui est très probable, très amoureuse. Et pourtant non, car tant qu'il était droit et franc, j'étais très heureuse et pas amoureuse.
Je possède deux mains dont j'ai l'habitude de me servir et qui ne m'ont jamais manqué, je ne sens donc pas ni leur nécessité, ni leur agrément ; si on m'en enlevait une je comprendrais tous les services qu'elle me rendait, et alors seulement.
Si c'était cela ?
## Dimanche 14 mai 1876
Hier, comme je me lamentais d'avoir perdu l'occasion de connaître Larderei, Antonelli me dit :
— C'est votre faute, vous avez laissé passer le moment où il n'y avait personne au Pincio.
Comment se decider à le connaître après une pareille phrase ?
A midi Antonelli est chez nous, il a l'air ou il me semble tout languissant et indécis, quant à moi je parle peu et suis bien contente d'aller déjeuner chez Spillmann. Et Dieu, quelle surprise, Larderei et Massa déjeunent à une table voisine. Larderei est si beau. Je n'ai rien pris qu'une tasse de bouillon mais je parlai tout le temps, tant pour ma tante et Antonelli que pour Larderei qui me regardait beaucoup.
En passant nous prenons Potechine et allons dans la plaine de Torre di Quinto où sont les courses. Antonelli est en face de moi, je suis très hébétée, je ne sais comment faire et dire et finis par me laisser, le plus vulgairement du monde, presser le pied. Il ne manquait plus que ça. Mais je me suis dit ceci : quoiqu'il arrive, ce que je fais là n'est connu de personne et ne laisse ni marque ni dommage, la vie est si courte et si rarement belle qu'il faut en prendre ce qu'on peut. D'ailleurs je suis en ce moment abrutie et il y a éclipse totale d'esprit d'intelligence et de mémoire, et de fierté. Je ne m'accuse de rien une fois dans cet état, et ne demande rien de moi.
Il pleut. On parle peu, sinon du mauvais temps.
Les tribunes sont presque vides. La princesse Marguerite est dans la sienne, habillée en blanc, d'ailleurs à présent c'est la mode. Le jockey de Larderei tombe et Larderei court le ramasser suivi d'une foule nombreuse et de Pietro* qui revient nous rendre compte de l'accident au moment où je vois Larderei conduisant lui-même son jockey par le bras. Cela m'a semblé si gentil que je suis folle de lui. Il a couru lui-même et, vraiment, en costume de jockey si ridicule et si peu coquet, il est cent fois mieux qu'habillé.
Antonelli se plaignait d'être malade, j'offrais de le laisser partir, de le déposer où il voudrait mais il resta jusqu'à la fin, et alla avec nous au Pincio. Près de la Farnesina, tout Rome était stationné à pied et en voiture, car il faisait beau et tous ceux qui n'étaient pas allés aux courses craignant la pluie, vinrent voir le misérable retour.
Mon pied droit subissait une douce pression tout le temps et mon gauche était appuyé sur sa botte droite. On ne disait rien mais de temps en temps la pression devenait plus forte.
De sorte qu'en sortant de voiture à sept heures du soir j'eus froid aux pieds lorsque cet appui et cette caresse muette me manquèrent. Il y avait foule au Corso et Bruschetti avec des regards de fou furieux voulant paraître digne et sévère. J'étais mécontente de nous promener ainsi avec Antonelli, on en parle assez sans cela. Il racontait toutes ses aventures avant le couvent et finissait en disant que le couvent l'avait à moitié abruti pendant dix-sept jours, et que si on l'y avait tenu encore autant il y resterait pour toujours.
Torlonia lui a dit son amour pour la Metchersky, d'où je conclus qu'Antonelli a raconté le sien pour moi à Torlonia. D'ailleurs je ne m'occupe plus de Torlonia. J'aime beaucoup Larderei et je suis très agacée et humiliée par Antonelli d'autant plus que je vois qu'il est loin d'être à dédaigner comme position et tout. Et puis il ne faut pas se laisser entraîner dans les nuages, il se présente une occasion qui peut faire cesser mon tourment, il faut donc la prendre. Oui, la prendre mais c'est justement ce qui est impossible, d'ailleurs je n'y comprends rien et m'agace et me tourmente et m'enrage !
Mon premier soin fut de regarder mes pieds, il n'en est pas comme des lèvres et ils ont changé de couleur, car c'étaient des bottines en cuir jaune.
Je suis abrutie et énervée, je cherche une occasion pour éclater contre Antonelli, lui dire tout ce qui m'étouffe depuis longtemps et, selon sa réponse, le chasser ou me jeter dans ses bras.
Les bottines n'ont pas gardé de traces ce n'était que de la terre ramassée sur le champ de course tout trempé par la pluie.
J'étais si fatiguée ce soir que... non, attendez, je vais m'appuyer un instant sur le canapé et rêver, c'est à grand-peine que je me force à écrire ceci.
Bien, me voilà prête, j'étais donc si fatiguée ce soir que je n'eus pas le courage de me coiffer et restai au salon avec mes cheveux tous défaits sur le dos.
Simonetti vint à neuf heures apportant des billets pour une représentation de la société musicale romaine, et les compliments du chevalier Rossi. J'ai causé et fait du thé de mon mieux jusqu'à dix heures et demie, alors arriva Antonelli pour la première fois et à cause de la saison d'été sans doute, pas en frac.
Simonetti s'en alla bientôt et nous sommes restés en trois. On parla de mon journal, c'est-à-dire des questions que j'y traite, et Antonelli me pria de lui lire je ne sais plus quoi sur l'âme ou sur Dieu, alors j'allai dans l'antichambre et m'agenouillant auprès de la fameuse boîte blanche me mis à chercher le passage en question pendant que Pietro tenait la bougie. Mais alors, comme, en cherchant, je rencontrais des passages d'un intérêt commun, je lisais en riant et cela a duré presque une demi-heure ; un instant j'ai senti son haleine dans mes cheveux car je lisais tête baissée. Et, loin de fuir, je n'ai pas bougé, lui non plus.
Ensuite il se mit en revenant au salon à raconter toutes sortes d'anecdotes depuis l'âge de dix-huit ans. Comment, étant soldat, enveloppé d'un grand manteau il s'en allait faire de la « prépondérance » dans un cercle de cordonniers. Un soir ayant distingué une jolie femme il lui ordonna de ne plus danser qu'avec lui, les cordonniers devinrent furieux et résolurent de battre le lendemain lui et ses compagnons. Le lendemain il n'y alla pas et ses compagnons en arrivant furent assaillis par de terribles coups de la part des charmants cordonniers qui avaient à leur entrée renversé les lampes.
C'eût été fort sale si en même temps il n'allait pas chez la fille de la princesse Bandini et chez d'autres de ce genre.
Je voudrais tant écrire, mais je ne saurais jamais répéter comme a raconté celui qui racontait de lui-même, d'ailleurs Antonelli raconte toutes ses histoires d'une façon charmante.
Lors de la révolution de 70, son père avec toute sa famille s'en alla passer trois mois à Monaco et à Nice pour ne pas être témoin des abominations royales. C'est là que maître Pietro a commencé à vivre et, comme on l'enfermait dans une petite chambre, il découvrit un jour, en s'amusant à frapper de sa canne contre les murs, une porte secrète qui donnait dans la chambre de la femme de chambre de sa mère. Il s'arrangea avec la fille qui lui laissait la sortie libre. Mais ses frères, qui ont toujours été malicieux et contre lui, essayèrent de lui faire des misères qu'il n'évita qu'en les menaçant de dénoncer leurs dettes à Papa.
Dans le commencement il était très clérical et assistait à toutes les démonstrations avec beaucoup d'ardeur. Un jour, les cléricaux annoncèrent en grande pompe qu'on allait chanter un Te Deum à l'église de Saint-Jean de Latran et les libéraux ne manquèrent pas d'entourer l'église pour les siffler à la sortie.
On sifflait donc et comme un monsieur dit assez haut une injure, Antonelli qui avait dix-neuf ans alors, vint droit à lui et lui donna un grand coup de poing. Il s'ensuivit une bataille générale et le jeune coq a été porté au palais de l'ambassade d'Autriche d'où on le renvoya avec mille bontés et prévenances dans la casa paterna. Le père a été furieux, et lorsque Pietro se présenta chez le cardinal celui-ci le gronda pour cet excès de zèle de sorte que le garçon furieux à son tour s'en alla droit au régiment au grand scandale de tous.
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Tout en écrivant ceci je sentais du dégoût pour le garçon, mais je n'ai rien dit pour ne pas détruire le Roman.
Son père et tous les amis de son père lui écrivirent lettre sur lettre pour le détourner de ce mauvais pas. Mais il n'en fit pas moins la vie militaire et des dettes et un tas d'extravagances qui, racontées ici, perdraient et leur charme et leur couleur.
Au retour, il y a de cela un an à peu près, il alla droit chez le cardinal qui le reçut fort bien, et tout, hormis les dettes, commençait à bien marcher lorsqu'on le poussa à entrer au Caccia-Club. Ce ne serait rien et le cardinal consentirait à le passer sous silence si les journaux avides, en ce moment surtout, de scandale et pour chicaner le cardinal, ne s'étaient emparés du fait et on lui envoya de tous les coins de l'Italie des articles de journaux où il était question du comte Pierre Antonelli, neveu du cardinal qui était entré au Caccia-Club dont le prince Humbert est le président honoraire.
Le Vatican se mit en colère et les frères, Dominique et Paul, accoururent, pour effrayer Pietro*, lui raconter que le cardinal était en rage, ils en dirent tant que le petit s'effraya et n'osa se présenter en face du terrible Antonelli qui, comme vous le voyez, ne l'avait ni chassé ni maudit. Depuis ce temps cela s'est gâté et Pietro lui-même dit s'être très bêtement conduit à l'égard de son oncle.
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L'homme ne m'étant rien, j'aimais à écrire des noms illustres me souvenant des Mémoires que j'ai lus.
Il ne lui reste plus que cette réconciliation à faire pour être tout à fait sage et il le veut absolument, seulement il faut que son père vienne avec lui et le père ne se décide pas encore : « Car il croit que j'ai fait tout cela comme ça ! Il ne croit pas à ma conversion. »
Son père fait un testament dans lequel la part de Pietro est plus petite que celle de ses deux frères et il y a stipulé qu'au cas où le dit Pietro* mangerait tout son avoir ses frères sont obligés de le loger, nourrir et habiller. Il y a la loi de la libre moitié, c'est-à-dire qu'une moitié est invariablement partagée en parties égales, et l'autre, celle qui est libre peut être donnée à qui on veut.
Les frères jetèrent les hauts cris en apprenant que Louis Antonelli allait payer les dettes de Pierre et l'aîné accourut de Terracina pour s'y opposer ou du moins pour en [sic] obtenir de Pierre une reconnaissance par écrit que cette somme serait décomptée de sa part plus tard.
On le mit donc au couvent et il dit lui-même que pendant les cinq premiers jours il a été très malheureux, puis il a commencé à s'informer si les dettes étaient payées mais on répondait toujours qu'il fallait encore attendre. Enfin un beau jour on lui envoya l'avocat de la famille mais n'étant pas connu au couvent il ne put entrer, d'autant plus que le moine portier l'avait pris, on ne sait pourquoi, pour un franc-maçon.
Depuis ce temps son confesseur le tourmenta à propos de la franc-maçonnerie, lui ordonnant de confesser qu'il en était. La confession dura trois jours, le prêtre voulait tous les détails, même la visite à la somnambule, et de cela il fut horrifié disant que c'était le diable.
— Mais mon père puisqu'elle ne savait rien, le diable ne sait donc rien aussi !
Quoique [sic] l'aimable pénitent m'ait dit de la douceur, de la bonté à son égard des moines et du supérieur grâce auquel principalement le payement s'effectua, car c'est un vieux très estimé et auquel tout le monde baise... la main, quoi qu'il ait dit, c'est affreux.
A présent le comte Louis veut que Pietro n'aille plus au Club tout en restant membre. D'ailleurs il sait tout ce qui s'y passe ainsi que le cardinal qui y a des espions, de sorte que les moindres propos de messieurs les libéraux sont connus de suite au Vatican.
— Il est impossible, dit Pietro*, que j'aille et au Club et au Vatican, car on me prendrait pour un espion et... et même sans le vouloir je pourrais répéter des mots de mon oncle au Club et des mots du Club chez mon oncle, ce qui me ferait des ennuis.
J'ai écouté tout cela et bien d'autres raisonnements encore avec une certaine terreur et une certaine jalousie. D'abord cette dépendance absolue me glace. On lui défendrait de m'aimer et il obéirait, à présent j'en suis certaine. Et puis toute cette sagesse, tous ces raisonnements si justes, et de si longue portée, me semblent chasser de son cœur. Je voudrais plutôt un esprit dévergondé pourvu qu'il m'aimât bien. J'ai écouté tout cela avec une vive satisfaction, gâtée par des craintes de toute sorte. Je ne sais pourquoi il me paraît qu'il ne m'aime plus ; il ne m'en parle plus ; d'ailleurs il n'a pas eu la moindre occasion. Nous sommes toujours avec ma tante. J'aurais été ravie de ce que j'ai entendu si, en même temps, il m'avait dit — Oui, je suis ainsi à présent et tout cela est pour vous et j'espère que vous apprécierez ce changement et m'aimerez comme je vous aime.
Mais il n'a eu ni l'occasion ni peut-être le désir de me dire cela et je suis inquiète. Sa famille, les prêtres, les moines m'effrayent. Quoi qu'il m'ait dit de leur bonté, je suis saisie d'étonnement et d'effroi en entendant ces énormités et ces tyrannies. Oui, ils me font peur, et ces deux frères aussi. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit, je suis toujours libre d'accepter ou de refuser, c'est mon amour-propre, le sentiment du noble orgueil que doit éprouver chaque âme bien née, qui se révolte !
J'attends et je me tourmente ! Et je supplie Dieu de me tirer de ce mauvais pas. Dans trois ou quatre jours, je vais à Nice, l'idée de l'absence, indifférente avant, m'effraye à présent. Et comment rester, et pourquoi rester ? Ce n'est pas à moi d'attendre, d'implorer, fi ! fi ! fi !
Je remercie Dieu de m'avoir délié la plume, hier était un supplice, je ne pouvais pas m'expliquer.
Tout ce que j'ai entendu ce soir et tout ce que j'en conclus, et toutes les choses d'avant sont lourdes pour ma tête et puis il y a aussi simplement le regret de le voir partir ce soir, c'est si long jusqu'à demain, de sorte qu'à peine seule, je m'assis tout agitée et le cœur inquiet et étrangement triste, la tête relevée et les bras pendants je sentis une grande envie de pleurer d'incertitude et peut être... d'amour.
Puis appuyant le coude droit dans la main gauche et le menton dans la main droite, le sourcil froncé et les lèvres dédaigneuses je me mis à songer à... à tout, à ce qu'il me fallait, à ce que j'avais et surtout à ce que je n'avais pas, puis j'ai commencé à écrire, mais ayant senti un irrésistible désir de rêver, de m'étourdir doucement, je cessai un instant et me remis alors à écrire tout ceci.
Tout en allant dans mon cabinet de toilette j'ai fait une découverte et je viens en toute hâte en avertir mon journal. J'ai découvert une espèce de grille en bois qui barre la porte d'un petit escalier tournant. Je pris la bougie et, écartant la grille, descendis six marches, et trouvai encore une petite porte qui en s'ouvrant me montra le premier palier de notre escalier. Voilà un passage libre, d'autant plus que le petit escalier est immédiatement derrière la porte de ma chambre, cette petite porte dissimulée dans la tenture de damas rouge, pauvre reste d'une grandeur passée. Je ne savais pas à quoi ce passage pourrait me servir mais j'allai prendre ce journal en me disant : à présent Antonelli n'a qu'à demander une conversation secrète et il l'aura ! Mais il ne la demandera pas, il n'a rien à me dire et on lui a défendu de penser à moi.
N'importe, dans tous les cas je ne suis pas fâchée d'avoir découvert le moyen de sortir sur l'escalier moi-même ou de faire venir l'homme dans le cabinet où donne[nt] la petite porte et l'escalier tournant, car vous pensez bien que je ne pense pas à le faire monter secrètement chez moi. Ne craignez rien chers animaux qui ne me lirez jamais. Vous craignez ? Tant mieux, il faut un peu de crainte pour soutenir l'intérêt mais je vous assure que vous avez tort, plus j'assure, plus vous doutez, c'est ce que je désire.
La bouche, puis le pied... je vais vite, c'est vrai, mais je ne vais que jusqu'où je veux bien aller.
Il est dit que je ne dormirai pas ! J'ouvre encore la boîte blanche pour dire ceci, plusieurs fois depuis deux jours Antonelli a dit que l'hiver prochain il irait dans le monde. Il ira dans le monde, en jeune homme, seul, c'est clair.
Dans ce cas quel homme scélérat et abominable ! Je priais quand cette chose s'est présentée à mon esprit et je suis courue [sic] faire part à mon unique confident de cette insulte faite à mon orgueil et à mon cœur.
Mon Dieu ayez pitié de moi cette fois ! Me laisserez-vous dans cet état ! Après m'avoir arraché un aveu et un baiser, il me fait la révérence et se retire ! Pour Dieu il faut que cela s'arrange autrement !
Bonne Vierge Marie, mère de Notre Seigneur Jésus, protégez-moi ! Si je ne vous fais pas ici une prière plus longue c'est qu'il est près de quatre heures du matin et que je crains de tomber malade en veillant si tard.